Ilhara est une petite localité qui marque l’entrée en Cappadoce en venant de l’ouest, mais c’est surtout une petite vallée sauvage, un canyon verdoyant et frais que l’érosion millénaire de la rivière a creusé dans la roche fragile, créant une vallée étroite plantée de hêtres. Les civilisations anciennes, il y a trois mille ans et jusqu’à il y a quelques siècles encore, ont creusé cette roche tendre pour s’y faire des abris, des pressoirs, des lieux de cultes chrétiens, des villes souterraines même et, selon les influences, les invasions et les persécutions, ont développé et décoré ces sites caché, naturellement défendus. Avec le développement inévitable du tourisme de masse, du tourisme turc ces dernières décenies, cette vallée isolée a perdu de sa tranquillité naturelle, de son charme, une dizaine de petites terrasses ayant été aménagées directement au dessus de la rivière, accueillant des milliers de visiteurs chaque jour. Toute la Cappadoce s’orne de chaînes de montagnes en «pains de sucre», dont beaucoup sont creusées de cavités troglodytes, certaines rendues visibles par des effondrements naturels qui ont démasqué ce qui se trouvait caché. D’autres formations géologiques étranges se sont naturellement formées, selon le principe qui prévaut pour les pyramides d’Euseigne, l’érosion a raviné la roche tendre, ne s’arrêtant que sur les blocs de matières plus dures, formant ainsi de hautes tours turgescentes, fièrement ornées de glands gigantesques, qui attirent le monde entier à la recherche de l’origine du monde.
A chaque passage en Turquie, nous faisions un passage en Cappadoce, en particulier à Göreme, qui est le nombril de cette région spectaculaire. A notre première venue, au retour d’Inde, nous nous étions arrêtés par hasard chez Ali, par le fait qu’un petit parking jouxtait sa belle terrasse naturelle et isolée. Ali avait choisi cet endroit pour installer un petit débit de boissons dans une large et haute caverne. Les rares cars qui arrivaient lâchaient leur contenu de touristes pour quelques minutes, certains partant à la recherche de la petite église Sakli Kilise proche, d’autres lui préférant un instant de relâchement à siroter un thé ou un cola. Quinze minutes plus tard, le parking était déserté, le car et ses touristes repartis, la quiétude absolue retombait alors sur l’endroit. Nous avions aimé l’esprit du lieu, son ambiance étrange que forment les ombres quand le soleil descend en fin de journée dans le décor des roches découpées, et le calme et la gentillesse de notre hôte. Ali avait sans doute apprécié la présence de notre petit groupe hétéroclite, notre mode de voyage, notre énergie et nos humeurs et nous avions sympathisé autour d’un guveç, comme les romands sympathisent autour d’une fondue. Le caquelon du guveç est un simple plat de terre cuite profond, dans lequel on laisse mijoter dans les braises un émincé de bœuf et d’agneau avec tomates, poivrons, ail, herbes odorantes et huile d’olive. C’est une merveille pure, un délice pour les sens, l’odorat est excité par le fumet subtil alors que la vision et l’ouïe détectent le bouillonnement des sucs et la variation des couleurs. Au toucher de la langue et du palais, bon dieu que c’est chaud, et les saveurs inoubliables, du met, de l’amitié, du moment. Guveç, le bonheur est dans le plat !
Chaque fois que nous venions en Turquie nous rendions visite à Ali et je retrouvais avec émotion la photo de notre premier passage, punaisée sur la paroi. Et puis, la dernière fois, il y a bientôt vingt ans déjà, Ali n’était plus là. La vie, l’avait traîtreusement fauché devant chez lui, alors qu’il enfourchait son antique moto Jawa 350. J’ai mis un moment à reconnaître l’endroit ; j’y suis passé plusieurs fois, concentré sur le trafic, sans ne rien reconnaître. J’ai cherché ailleurs encore et sur d’autres axes, dans un sens et dans l’autre, vers d’autres villages, creusant ma mémoire faillible, parcourant d’autres chemins de traverse, recherchant une courbe, un parking de gravier, observant les ouvertures dans les parois et appelant Ali à l’aide, sans succès. Enfin, par hasard, après trois jours d’errance, plongeant vers Göreme par une route nouvelle, je reconnus l’endroit, le rocher, le parking maintenant rétréci, la paroi recouverte, les kilims disparus. La terrasse a changé, les successeurs ont muré, recouvert et fermé ce qui à l’époque n’était masqué et décoré que de quelques kilims et coussins. A côté, deux boutiques proposent des poteries et des souvenirs et l’autre côté de la route un immense parking a été aménagé, avec plein de quads qui attendent le chaland. La petite église Sakli Kilise est fermée par une grille et la nouvelle route, taillée juste à côté, parachève cette dégradation. Balayé l’esprit libre d’Ali.
Avanos, la petite ville à dix kilomètres a aussi évolué, mais j’y a fait quelques rencontres éphémères agréables, quelques moments futiles mais heureux, qui font que le voyage est indispensable à l’existence. Un marchand de gaz, auquel j’ai acheté un petit réchaud de secours pour palier aux insuffisances de mon installation sophistiquée et défaillante, dut commander les cartouches appropriées. Je repassais donc chercher ce matériel, trois cartouches à trois cents cinquante lires, soit mille cinquante lires et lui tendis cinq billets de deux cents, en tout et pour tout et sans commentaire. Il compta mes billets, une fois, deux fois, trois fois. Il reprit sa calculette, fit deux fois la multiplication du prix des trois cartouches, puis une moue et m’entraîna gentiment chez le marchand voisin, lequel possédait quelques mots d’anglais, auquel il tint un propos que je ne peux pas relater, étant moi-même exclu de la connaissance de l’échange. Son voisin ne fit que lever la tête vers moi et sourire et alors, le marchand de gaz, lui-même avec un grand sourire, me prit la main qu’il serra avec spontanéité.
Avanos est réputé pour ses céramiques, en particulier pour les articles en terre rouge qui provient de la région. D’autres terres y sont aussi façonnées et envoyées à peindre dans des villes proches. J’aime la céramique et je suis donc entré dans quelques boutiques-ateliers où j’ai offert le thé à un jeune vendeur, un franco-turc revenu au pays, un peu désœuvré. J’ai pris plaisir à cette inversion des rôles. Dans une autre boutique j’ai adoré, et j’y aurais volontiers laissé quelques liasses si je n’avais pas été dans ce sens de mon voyage, la superbe production d’un jeune couple céramiste inspiré. Alors que tous les potiers de la région font des vases, des assiettes et des carreaux, eux ont choisi de ne faire que des pièces hors de cette tradition locale. Le baiser de Klimt reproduit en puzzle céramique est incroyable et le visage de Moaï sur la façade, avec une multitude de reprises dans des formats plus abordables, est irrésistible. Je ne mentionne pas les vases soliflores sensuels et tout ce que mon regard n’a fait qu’effleurer, attiré qu’il était par les pièces les plus saillantes, inhabituelles et surprenantes. Ça m’a sauvé des visites de cavernes dans la foule et de l’effet de la chaleur suffocante.