De Kayseri à Dogubayazit, une route large et confortable, très bien entretenue et sans nid de poule, s’étire sans fin sur neuf cents kilomètres. Construite comme nos autoroutes avec une berme centrale et deux pistes dans chaque sens, plus une bande de secours qu’empruntent les tracteurs, elle est plutôt modérément fréquentée, ce qui permet une conduite rapide et agréable. Elle serpente paresseusement dans les creux de vallons, se faufile dans quelques gorges étroites, grimpe en ligne droite et raide sur les collines pour replonger derrière, puis se relâche. Elle se détend alors de l’accélération excessive due à la descente et repart en douces courbes au fond des vallons. L’herbe aux alentours est jaunie par la maturité et la sécheresse. Les cultures de céréales sont fauchées et seuls quelques buissons ou bosquets verts donnent à ce décor une touche contrastée qui accentue la sensation d’étouffement.
La route prend ses aises, elle se prélasse et s’étire, elle dit : «Qui ne peut ne peut». Il faut un rude effort entre nous, pour la suivre de bout en bout. Tout de suite on se décourage, car, au lieu de prendre au plus court, elle fait de puissant détours, loin des pintes, loin des villages. Elle offre aussi des coins charmants, des replats pour le pique-nique et se plaît à traînasser, à se gonfler, à s’élancer, capricieuse comme une horloge. Elle offre même à ses badauds des visions de Colorado, en plus modeste évidemment. La Ven… Pardon ! Je m’égare. Bercé par la douceur du paysage, par le ronronnement régulier du moteur, par le doux balancement de la suspension, par le roulement feutré des pneumatiques sur un revêtement parfait, mon esprit s’évade, s’accroche à un détail, une note de musique, une parole de chanson et se fait emporter. Je ne sais pas comment ça vient, ni pourquoi, mais c’est là. Dans cette longueur, je craignais m’ennuyer, mais les kilomètres auront défilés sans que je ne m’en rende compte. Je l’ai dit plus haut, les villages sont généralement éloignés et comme aucun ne présente d’intérêt particulier, sinon une mosquée blanche, une de plus, alors à quoi bon un détour. D’ailleurs, après avoir vu les belles et grandes mosquées d’Istanbul, l’intérêt pour l’environnement religieux, vécu quotidiennement par l’appel du muezzin, est complètement retombé.
Tant de questions et tant de mystères
Tant de processions, tant de têtes inclinées
Tant de torpeurs
Tant de mains pressées, de prières empressées
De musique antalgiques
Tant d’angelus.
Tant de compassions et tant de revolvers
Et si en plus …
Seul les caravansérails m’apportaient encore leur lot d’intérêts par leur histoire et leur fonction au service du voyageur. Si bon nombre ont maintenant complètement disparu, les plus beaux ont été conservés et soigneusement restaurés. En entrant en Cappadoce, celui de Sultanhani près d’Aksaray est comme ramené à son état originel, les odeurs de sueur des hommes et du crottin des bêtes en moins, bien entendu. A relever, «han» signifie «auberge» ; Sultanhani c’est l’auberge du Sultan, qui en était généralement le commanditaire et le financier du projet dans l’esprit du développement de la région. Les caravansérails sont disposés à trente ou quarante kilomètres les uns des autres, correspondant à une journée de marche. Plus loin, bâti sur le même module, celui de Sultanhani près de Kayseri cette fois, lui aussi ramené à son état originel, isolé en bordure du petit village, et enfin celui de Sivas, au centre de la ville, magnifiquement restauré encore, qui vit par l’activité développée autour, à la fois havre de paix dans l’agitation du centre-ville et animé, mais doucement, comme les terrasses au bord du lac, avec un grand bassin central, autour duquel une terrasse de café est aménagée sous des parasols.
Hier, alors que je roulais depuis quelques kilomètres, sur un revêtement vibrant de gravillons sur goudron fondant, à travers les hautes et larges collines de l’est de Şivas veillant à ne pas me laisser distraire par la monotonie du lieu et de ne pas aborder les virages trop vite, passé une bosse, j’aperçois loin devant moi une voiture immobilisée. Les portes et le coffre ouverts, bagages et famille débarqués, le chauffeur faisait de grands gestes aux véhicules passant. Je m’arrête prudemment et m’en vais découvrir sa détresse. Il a en main une clé en croix qu’il agite en baragouinant avec force quelques mots bien pensés. Il a crevé, probablement à assez grande vitesse, et avec l’aide d’Allah et de tous les saints prophètes que cette terre ait portés, il a réussi à s’arrêter sans dommage pour sa famille et son véhicule. Du pneu endommagé, il ne reste que quelques maigres lambeaux, à l’image d’un infortuné hérisson qu’un train routier n’aurait pas pu éviter. Un malheur arrivant rarement seul, son cric est mort et la douille de 17 de sa clé aussi. Cinq minutes plus loin les voilà à nouveau sur quatre roues. A charge de revanche.
Je prends volontiers les stoppeurs, on y fait des rencontres intéressantes, surprenantes, dans tous les sens du mot, parfois plaisantes, parfois enrichissantes, parfois moins. On y rencontre le monde, celui qui vit les deux pieds sur la terre. Évidemment, avec la barrière des langues, il ne reste que celui des signes pour exprimer nos pensées, et quand il faut s’appliquer à conduire prudemment, ça enlève un peu d’emphase dans le rapport. Le premier était un vieux monsieur, un peu avachi dans son paletot de tweed fatigué et sa denture montrait quelques sauts de chaîne de son histoire byzantine. Il était aussi mal rasé que moi, ce qui est la marque de fabrique des mecs du moyen orient. Je crois avoir compris qu’il devait aller chez le docteur, enfin c’est le seul mot que j’ai compris, le reste je l’ai surtout senti … Ah non ; en partant, je crois qu’il a essayé de me demander de l’argent. Qu’il me pardonne si je me méprends, en tout cas il a eu l’air désappointé que je lui dise «yok !» Le deuxième était clairement un travailleur de chantier ou de l’agriculture, la quarantaine, vif, musclé, décidé. Il était précis, prévoyant et m’a fait le lâcher au feu du carrefour vers son village. Lui sentait plutôt le fauve qui a couru longtemps, ou alors c’est moi ? Je profite de la tribune pour dire que la douche du bus est nickel, dans son fonctionnement j’entends, et qu’elle sert tous les jours ! Ça devrait recadrer les pensées.
En arrivant à Dogubayazit, un doute m’étreint. J’ai bien un fond de devises de réserve, mais est-ce que l’usage des cartes, qui m’a fait quelques fois défaut pour des raisons inexplicables, sera sans faille en Iran ? Quand on voit les jauges descendre, les deux, celle du diesel comme celle de porte-monnaie, celle de l’adrénaline tend à prendre l’ascenseur. Sournoisement «Murphi» attend patiemment son heure et tout ce qui peut foirer se met effectivement à foirer : plus de wifi, les systèmes bancaires sont en maintenance, la législation locale se met en travers et même WesternUnion ne veut plus ouvrir ton compte. C’est du vécu ! Aussi, avant d’aller me planter dans un pays déjà déconnecté du Swift, je surfe un peu sur le net et le verdict, logique ma foi, tombe. Les cartes «occidentales» ne sont pas utilisables en Iran. Il faut du cash, du cash EUR ou USD, et tout le cash nécessaire ! Je me pointe donc vers le premier distributeur visible, qui malheureusement ne me parle qu’en turc. Je passe au suivant, illisible en raison de l’ensoleillement violent qui rend l’image illisible. Je passe au troisième qui, après tout un processus de saisie, me déclare clairement et en français qu’il est «Désolé, un évènement imprévisible et indéterminé s’est produit, il faudra réessayer plus tard, ou ailleurs, ou jamais». Celle-là je l’avais déjà eue! A la sixième tentative, je jette l’éponge qui me servait à m’essuyer le front et j’entre dans la banque. Là commence une bagarre différente, car dans les pays civilisés on prend un ticket et on attend son tour. Or, si certains de ces appareils sont multilingues et logiquement organisés, d’autres sont turcs et truquement mal foutus. La difficulté et la queue passée, je m’adresse au guichet idoine, où un Turco-Turc me parle, répond et informe en turc. Le mot à retenir c’est «yok !». Je multiplie donc l’opération par deux, trois, et m’arrête encore à six, quand le niveau de moutarde, que je n’ai pas mangée depuis bientôt trois mois, atteint des concentrations à me créer des éruptions cutanées. Prunelle, une vieille connaissance de ma jeunesse, aurait poussé un «Rogntudjuûû !», c’est vérifiable, c’est sur le web. La solution, c’est d’aller boire un thé, turc bien sûr, puis un deuxième et de respirer profondément. Je m’étais déjà trouvé dans cette situation de tension une fois où, à Cincinatti, bien que très en avance à l’aéroport, j’avais fini par manquer l’avion. La demoiselle, dont je ne me rappelle plus vraiment les traits, occupé que j’étais à me regarder les souliers, m’avait juste dit «Don’t worry Sir, you’re alive !» Effectivement, tout va bien, je suis alive et il fait beau (pfff!). Bon, le banc-o-mat que je connais et qui distribue des euros, est à Göreme, à mille kilomètres de Dogubayazit, aussi tout n’est pas perdu et c’est déjà mieux que d’aller jusqu’à Tessalonique. Je m’imagine à la poste à Begnins : «Bonjour, je voudrais des euros s’il vous plaît.». «Pas de problème Monsieur, c’est un service de notre partenaire de Coppenhagen». «Et pour un timbre ?» «Les timbres c’est à Bellinzone». «Ah, là c’est pratique, je peux dormir chez moi à Brione». L’avantage de l’abus de thé, c’est qu’il favorise la créativité et détend. Bon, pour l’inconvénient, c’est qu’il faut trouver des WC, mais là, c’est généralement assez proche.
Je me suis arrêté à Erzurum, à deux cent septante-cinq kilomètres de Dogubayazit. Le quatrième distributeur était multilingue et distribuait des euros. Don’t worry, be happy !
