La route – Pakistan – Sost
La route – Pakistan – Sost

La route – Pakistan – Sost

On s’était donnée rendez-vous à sept heures du matin à la barrière de la douane. Sur recommandation de Muhammad, mon guide local, j’avais pu parquer derrière la barrière et je me présentai auprès de deux personnes en faction devant la guérite. Un des deux hommes, bien campé dans son kurta vert sombre, la chemise longue traditionnelle, et coiffé du chapeau plat beige des Pachtounes de Peshawar, n’était autre que Klaus, un italien du Sud Tirol, qui s’intégrait visuellement tellement bien que les autoctones s’adressaient à lui spontanément en wahki, la langue locale.

Avec Manu, un biker allemand précédemment rencontré à Islamabad, et Klaus, j’allai faire équipe pour traverser la Chine vers le Kyrghyzistan. On s’était connu à travers quelques échanges sur une plateforme de Whattsapp dédiée aux Silk Road Overlanders, à travers laquelle toute sorte de demandes sont formulées. Ça va des renseignements sur les visas, des détails sur l’état des routes, jusqu’à la demande d’assistance pour pièces de rechange. J’avais personnellement reçu une demande d’un biker youtubeur Pakistano-allemand, que j’ai rejetée, d’importer en toute illégalité un moteur complet de Royal Enfield d’Inde vers le Pakistan. Ça illustre un peu la variété des échanges et la considération des demandeurs. Par ailleurs, Drive China, une agence spécialisée dans l’accompagnement des voyageurs, coordonnerait et couvrirait tous nos besoins sur le territoire chinois : informations, autorisations, permis de conduire, assurance, heures de passage et nous ferait accompagner par Madame Heidi, guide, une gentille petite femme, un peu ronde et empâtée pour son âge, mais disponible et serviable à souhait et très obéissante aux injonctions chinoises.

Le soir précédant notre départ, on m’avait prévenu d’une possible manifestation de protestation des commerçants de la vallée de Hunza, remontés contre les autorités locales. L’économie locale très lourdement taxée, très affaiblie après l’effondrement causé par le covid, ne parvenait pas à se relever. Malgré une décision juridique, les douanes refusaient d’appliquer le niveau de taxes plus favorable déterminé par le juge, aussi le port routier avait été investi et il y avait à craindre que le mouvement ne se développe les jours suivants. A neuf heures, l’office de l’immigration en charge des passeports ouvrait normalement, mais la douane qui devait tamponner les carnets de passage des véhicules n’avait pas ouvert. L’attente commençait, une heure passa. Les protestataires, qui avaient cadenassé la grille d’entrée et aligné de gros cailloux sur le passage, s’étaient assis en nombre sur le perron et discutaient calmement. Vers midi les douaniers ne s’étaient toujours pas montrés, une distribution de nourriture eu lieu. Klaus, Manu et moi tentions sans succès de glaner quelques informations en actionnant nos contacts respectifs. Ahmed, une relation de Muhammed entra alors en scène. Dans cette micro société de vallée de montagne, il avait des liens apparemment partout, autant parmi les protestataires que parmi l’administration. Ça prit un peu de temps, mais vers treize heures, des employés de la douane venant pour un groupe arrivant de Chine, purent s’occuper de nos carnets de passage, le premier sésame pour franchir la ligne de départ. Il ne nous manquait plus que le tampon de l’immigration, que les protestataires nous refusaient en nous empêchant tout accès au bâtiment. Tant que le gouvernement ne fléchirait pas, il n’était pas question de nous laisser passer. Frustrés aussi de nous avoir vu ressortir par la porte de derrière de la douane avec nos carnets de passage, ils menacèrent même de brûler nos véhicules si on nous laissait franchir la barrière. La tension montait d’un cran. Ahmed nous fit alors nous éloigner pour nous sortir de la vision de cette petite foule. Il disparut puis revint peu après avec une proposition. Des employés de l’immigration accepteraient de nous timbrer nos passeports transmis par un tiers dans la foulée du passage des prochains autocars venant de Chine, mais il nous en coûterait cent dollars par personne. Mais une heure plus tard Ahmed nous rendait notre argent, quelque chose n’avait pas fonctionné. La tension montait encore. La nuit tombait, on s’en alla dans un restaurant proche, tracer de nouveaux plans, imaginer des scénarios, chercher des issues de secours. On était alors en pleine paranoïa. Le plan à cent dollars fut réactivé ; on ferait timbrer nos passeports, mais nous ne partirions que dans la nuit noire, ou plutôt au petit matin, quand les protestataires, fatigués d’une veille harassante, seraient plongés dans un sommeil profond. On éloignerait nos véhicules plus bas dans la vallée, prétextant un retour vers Islamabad et on se mettrait en route vers cinq heures. On roulerait à cent mètres les uns des autres, jusqu’à la barrière que l’immigration impliquée basculerait à notre arrivée. On s’éloignerait ensuite le plus rapidement possible vers le col, vers la frontière réelle, à cent kilomètres.

A cinq heures, dans le jour levant, notre petit convoi remontait la rue principale de Sost, très peu fréquentée à cette heure, et rejoignait la barrière où rapidement nos passeport étaient vérifiés par le factionnaire. Sous quelques regards indifférents la barrière fut enfin levée et nous filions vers le nord, vers une étrange délivrance. En route, quelques autres barrières étaient encore abaissées, cadenassées, en raison de l’heure très matinale. Le premier garde baillait aux corneilles, les yeux aussi chiffonnés que son pyjama fatigué. On parlementa un peu. Il savait que des protestataires avaient désorganisé le passage de la douane à Sost. On expliqua notre sort, le danger peut-être à nos trousses, on le fit culpabiliser et il convint d’ouvrir. Cinq kilomètres plus loin, deux nouvelles barrières freinaient encore notre progression. Celle du parc national tout d’abord, où il fallut surtout payer la taxe d’entrée, puis, cent mètres plus loin, celle du check-point policier où il fallut nous enregistrer. Là, on nous rassura, aucun protestataire ne pourrait nous atteindre ; ils ne viendront pas jusqu’ici, ils ne passeront pas.

Effectivement, personne ne vint et, au fur et à mesure que nous nous éloignions et prenions de l’altitude, nous sentions que nous nous libérions de toute cette tension.

La route longeait maintenant le fond de la gorge, presque plate encore, jusqu’à atteindre une première épingle à gauche. Alors, la pente se marqua et les virages s’enchaînèrent avec régularité. La Toyota crachait une fumée très noire dans les courtes lignes droites, sans que cela n’inquiète particulièrement Klaus. La moto de Manu donnait le rythme et je fermai la marche à bonne allure. Plus loin, le ciel s’élargit un peu, les crêtes sombres s’écartèrent jusqu’à s’effacer complètement et nous atteignîmes le large dôme du col. Un premier groupe de bâtiments, sur lesquels flottait le drapeau blanc et vert du Pakistan, marquaient la sortie de ce territoire.

Derrière, un court espace de «no man’s land» nous permit quelques manœuvres et les dernières photos pakistanaises devant les grilles massives et la quintuple rangée de rouleaux de barbelé chinoise.