Wadi Tiwi, le wadi voisin, parallèle, présente des caractéristiques très différentes. Il est accessible par une petite route qui relie les villages et, selon les commentaires glanés sur le net un 4×4 n’est pas indispensable. L’approche se fait par une large piste sur le fond de la vallée, qui ensuite grimpe, puis redescend fortement en plusieurs vagues, avant de parvenir à un embranchement, puis un premier petit village. La route maintenant bétonnée et très étroite se faufile ensuite entre les maisons, se glisse derrière les murs, grimpe dans la pente raide, de plus en plus raide, par paliers successifs. Les pneus accrochent, râpent un peu dans les virages relevés, mais l’adhérence est bonne, la transmission intégrale fonctionne à merveille. Veillant à maintenir un régime moteur optimal, je garde la première et les gaz le plus à fond possible, ralentissant à peine, même dans les virages serrés. Ça grimpe. Je frôle de gigantesques rochers qui débordent sur la chaussée étroite et la pente se redresse encore. A ce stade je suis coincé, je ne peux plus ralentir, je ne dois pas caler, ni m’arrêter, rien. Ça doit absolument passer. Un retournement est impossible et une marche arrière serait un cauchemar hasardeux. Pourtant, malgré mes encouragements, mes prières impudentes et la tension de mes tripes, je sens le régime qui faiblit, les tours moteur qui descendent, l’essoufflement graduel de la mécanique. Un léger angle à droite me masque la suite. Je tends le cou, je redresse le dos, je cherche un espace, je veux, je dois absolument pouvoir m’arrêter sinon je vais immanquablement me planter. Mais il ne le faut pas, non, non ! La pente faiblit d’un rien, le régime moteur remonte un peu et soudain, quelques maisons apparaissent avec quelques pickups sont garés. Un court replat avec un espace dégagé le long du petit muret me sauve. J’y plonge sous le regard surpris de quelques autochtones. Je sers le frein, stoppe le moteur et m’adosse au siège. J’expire. Je respire. J’expie ma naïveté, je dégouline mon effronterie. J’essaye de relâcher la tension, de calmer la chamade dans ma poitrine, de chasser le stress. Je respire, et je mesure ma chance. A ce stade, je n’ose pas encore regarder sur ma droite, la pente à côté de cette petite place, la petite route qui continue, qui s’est encore redressée, qui vire à droite sur le flanc de la montagne dans un virage impossible, suivit d’un autre et qui s’en va vers un destin inconnu. Il m’a fallut une bonne demi-heure pour reprendre mes esprits, pour simplement pouvoir marcher sans vaciller, pour voir ce qui m’entoure, que mes yeux regardaient alors que mon esprit ne réalisait rien, restant bloqué dans la tension accumulée. On s’approche de moi, on devine mon inconfort, on sent ma peur. Je m’enquiers de la suite. A pied, c’est deux heures de marche sur une route cimentée, raide, sous un soleil de plomb, les jambes en coton, à mettre en balance avec une opportunité de transport en 4×4. Un villageois se rend au village suivant, là où sont les belles vasques naturelles. Shoukran, ce n’est pas de refus !
Les bassins se trouvent en dessous du village de Mibam, accroché à la pente, comme le village de Syama où j’ai laissé mon bus. Une série de rampes d’escaliers raides traversent les petites terrasses cultivées jusqu’à rejoindre la rivière. Là les bassins s’écoulent les uns dans les autres, reliés par de hautes cascades, que descendent en rappel des canyoneurs. C’est beau, impressionnant. J’apprécie, mais je peine encore à m’y détendre pleinement. Le bassin du dessous s’atteint par une dévarappe, accroché à une corde à nœuds, puis un saut dans l’eau profonde. Je m’y avance très prudemment, encore pris dans le stress de ma conduite. J’ai mis un temps infini à regarder les autres nageurs avant de pouvoir me jeter à l’eau.
Je m’étais mis dans l’idée de m’approcher un peu des dunes de sable fin, de m’éloigner raisonnablement des pistes faciles, de tester les capacités de franchissement du bus, dont j’avais pu ressentir ici et là la morsure de la gomme sur les revêtements caillouteux, comme sur le béton raide. J’étais plutôt satisfait du comportement robuste du véhicule, confiant dans mes capacités à reconnaître les difficultés visibles et rassuré par l’équipement accessoire, les plaques de désensablement et la bonne pelle en acier. Aussi, quand au fond du Wadi al Arbeieen un villageois m’a indiqué une position de campement isolée près de la rivière, après avoir fait à pied une brève reconnaissance des cent derniers mètres du mauvais chemin de terre, du relief mouvementé et de la petite rivière caillouteuse avec quelques centimètres d’eau, j’y suis allé confiant. Prudent, j’aborde toujours les difficultés lentement, comme si je simulais la position lente d’une boîte de 4×4. Je suis donc descendu lentement dans la petite rivière et le train avant, au lieu de marcher sur des œufs comme je l’avais fait quelques minutes avant, est descendu en douceur dans la couche de galets lisses et s’y est enfoncé, comme un enfant plongerait dans une mer de balles, et s’est posé sur le châssis. Et m…. ! Ensuite, plus je pellais, plus je dégageais les roues pour positionner mes plaques, plus la roue descendais, poussée par la suspension, le reste demeurant posé sur les pierres. Mes sangles de dépannage vont bien, merci pour elles. Le pickup qui m’a tiré de ce mauvais pas n’en avait pas, et donc mon équipement se confirme être au niveau de ma maladresse. Finalement, j’ai renoncé à un tour dans les dunes, histoire d’éviter d’aller me planter seul dans le sable profond.
En remontant de Salalah vers Nizwa, j’ai parcouru la route centrale du pays, un long ruban asphalté de neuf cents kilomètres, qui traverse un décor immuable de caillasse beige sur fond de montagnes lointaines. C’est un tracé monotone qui devait me prendre deux jours, sans distraction autre que l’arrêt de quelques minutes pour faire le plein, boire un chai et me sustenter d’une brochette. Al Wusta. Je l’avais vu sur la carte, mais je n’avais pas relevé le lieu et c’était sorti de ma mémoire. C’est donc sur la route, au le panneau avant le croisement de Haima que ça m’est comme tombé dessus. Al Wusta, sanctuaire de l’oryx arabe. Le panneau me proposait un détour inattendu, à mi-distance de mon long trajet vers Nizwa, ainsi je bifurquais à Haima, m’enfonçant dans le désert sur une route droite, sans aucun trafic, uniquement bordée de temps à autre par un arbuste isolé. Seul le panneau suivant, indiquant le sanctuaire à la dernière bifurcation put me sortir de ma léthargie. L’étendue de sable et caillasse m’entourant était uniformément plate, infiniment vaste et rien, sinon le vol de quelques oiseaux noirs ne troublait ce décor. A la bifurcation, l’asphalte laissait place à une piste rectiligne, sans défaut, me permettant de rouler vite. Visible de très loin, le drapeau omanais annonçait la première clôture. Je croisais là un pickup qui allait en sens inverse et transportait sur son plateau une femelle dromadaire agenouillée, solidement ficelée, accompagnée de son petit.
L’employé au portail, surpris par ma venue, m’ouvrit après m’avoir annoncé à l’exploitation principale. Dix kilomètres plus loin, en atteignant les bâtiments du sanctuaire, le gérant de l’exploitation m’accueille chaleureusement, me fait parquer derrière le fenil, puis me prend en charge pour un tour des enclos. Après l’extinction totale de l’oryx en 1972, le sanctuaire l’a réintroduit en 1982 avec des gazelles arabes. Depuis il pratique l’élevage, élevant plus de huit cents têtes, ainsi que des antilopes indiennes, des porcs-épics, des mouflons d’Amérique, des autruches et quelques autres hyènes, ratels, fouines pour faire bon poids. Généreusement, le gérant me propose pour le lendemain d’accompagner les nourrisseurs dans leur tournée matinale, distribuant un foin de haschich aux caprins et quelques fruits et verdures aux autruches avant de reprendre ma route.
Passé Haima, la jauge de carburant est encore confortable et bien que les stations soient très distantes je décide de ne faire le plein qu’à la suivante. J’y renoncerai cependant, celle-ci étant située sur le mauvais côté de la chaussée, séparée par une berme infranchissable, forçant à un détour de plusieurs kilomètres jusqu’à un passage surélevé, ce sera donc la suivante. Ainsi de suite, sur plus de deux cent kilomètres, me refusant à un détour jugé inopportun, je jouais à repousser un ravitaillement devenant de plus en plus nécessaire, observant d’un œil interrogateur l’aiguille descendante. Cette jauge, que je veillais toujours à tenir dans la moitié supérieur du cadran, butait contre le clou depuis un moment déjà, me mettant au défit de trouver rapidement, ou de marcher rapidement dans le désert pour trouver. Certes, je ne retrouvais pas dans le sable le jerrican perdu par les Dupond, Dupont au Pays de l’Or noir, mais plus prosaïquement, Shell que j’aime particulièrement dans ces moments là, m’annonçait sa présence bienveillante un peu plus loin !
My Shell, Michel
Sont des mots qui vont très bien ensemble
Très bien ensemble
I love you, I love you, I love you
That’s all I want to say
Until I find a way, I will say the only words I know that you’ll understand
My Shell, Michel
Sont des mots qui vont très bien ensemble, très bien ensemble
I need to, I need to, I need to
I need to make you see
Oh what you mean to me
Until I do, I am hoping you will know what I mean
I love you
I want you, I want you, I want you
I think you know by now
I’ll get you somehow
Until I do, I am telling you so you’ll understand
My Shell, Michel
Sont des mots qui vont très bien ensemble
Très bien ensemble
And I will say the only words I know that you’ll understand
My Shell, My Shell
Nizwa, sur ma route vers la frontière émiratie, m’offre l’opportunité d’une halte. La ville est l’ancienne capitale du Sultanat dont le centre historique a été récemment entièrement restauré. Le fort, sa grande tour ronde et son imposante muraille bordent la place principale, peu fréquentée encore en fin d’après-midi. Elle sera bondée dès la tombée de la nuit et je peinerai demain à trouver mon chemin vers la sortie. Le vendredi, jour du rassemblement (joumouaa) pour la prière principale de la semaine, des hommes discourent assis sur un muret, des familles pique-niquent dans les allées, des têtes penchées sur des capots ouverts, commentent ou investiguent pendant que des abris solaires et des tentes de marché sont installés ça et là. Dans cet enchevêtrement labyrinthique, mon bus manque d’agilité et de minceur, forçant à déplacer des voitures, à retenir de nouveaux arrivants et à me guider entre les obstacles dans une chaleureuse et vivante confusion.
A quelques distances de là, Misfah al Abriyyin est un petit village de montagne que d’aucun qualifie de plus beau village omanais. Le village est accroché à flanc de montagne, dans un environnement de gorges et de roches brutes inhospitalières, dominant une dense palmeraie de dattiers en terrasses. Le contraste est saisissant, le brun-rouge brut de la roche et le blanc des bâtiments s’opposant à la délicatesse vert vif du feuillage. L’atmosphère du village lui-même, ses étroites ruelles, les passages voûtés, les escaliers et dégagements me font immédiatement penser à certains vieux villages montagnards étriqués de chez nous, Corippo, Visperterminen, Splügen, accrochés à leur montagne, à leurs efforts constants et aux mille difficultés qu’ils rencontrent pour se maintenir et survivre. Plus d’un mur est écroulé, plus d’un niveau est effondré, plus d’une bâche recouvre un espace à reconstruire, mais l’ensemble reste charmant, paisible et mérite une visite. Ce lieu est juste à mille lieues des tours et artères de Dubai, que je vais rejoindre demain.

