Pour une fois, le passage de la douane s’effectue rapidement. Les bâtiments, vastes propres, bien ordonnés et climatisés seraient presque accueillants. Dans un premier espace, j’acquiers rapidement la couverture assurance RC pour Oman, puis plus loin, je me présente au contrôle de police et à celui de l’immigration. Là, je dois insister pour faire timbrer le carnet de passage du véhicule, les douaniers, aimables, qui regardent ce document avec perplexité, me demandent finalement où apposer leur tampon. Le soir même, j’atteins Mascate.
Bien qu’elle soit la capitale d’Oman, la ville laisse une impression de ville de bord de mer de province avec ses bâtiments clairs qui ne dépassent guère quelques étages, Mascate ne dégage pas la prétentieuse opulence de ses voisins émiratis. Alors que j’imaginais une route de corniche, me permettant de savourer le bord de mer et d’apprécier la géographie de la ville en circulant, je dois déchanter. L’artère principale est éloignée de la rive d’un bon kilomètre, séparée par un labyrinthe de quartiers d’habitations. Ça présente cependant l’intérêt d’une plage loin du trafic, très calme, sur laquelle, en fin de journée et le soir, la population vient déambuler, jouer au foot, au cerf volant et aussi faire des allers-retours en parapentes motorisés au-dessus des promeneurs et des baigneurs. La ville est longue d’une soixantaine de kilomètres, répartissant les points d’intérêt loin les uns des autres, Mutrah, le vieux port de Mascate, son souq et son fort, la grande mosquée, le musée national.
La mosquée est située dans un grand parc arborisé, bien ordonné et très soigné. C’est imposant, c’est très beau, architecturalement très élaboré et dépouillé à la fois. L’enchevêtrement de bâtiments brise les longs alignements habituels de colonnes ou d’ouvertures, crée des zones d’intimité, des ombrages bienvenus. Au moment où je m’y présente, vers la fin d’après-midi, il y a peu de monde, la visite est plaisante et parait presque exclusive. L’ensemble récent a été achevé en 2001. Le décor intérieur de la mosquée est somptueux, les faïences resplendissantes, le tapis de cinq mille mètres carrés, le plus grand du monde, superbe. Il aurait été noué en Iran par six cents tisserandes y œuvrant pendant plus de quatre ans. On est évidemment très très loin, à tous points de vue, de la modeste chapelle tessinoise de Cabioi, dont l’espace est entièrement occupé par quatre modestes chaises en bois.
Elle fait des efforts infinis. On sent sa peine, son épuisement, son essoufflement. Elle essaye de se propulser, de s’élever, de bondir, mais ses courtes pattes s’enfoncent dans le sable mou, qui absorbe son énergie, anéantissant son effort. La tortue marine a progressé d’une dizaine de centimètres, peut-être de quinze, et elle recommence, un, deux, trois petits bonds, et puis s’arrête. Elle paraît s’effondrer, le sable coule doucement autour d’elle, mais elle s’y remet, encore un, deux, trois bonds, et s’arrête à nouveau. La rive est à cinquante mètres au moins. Elle reprend sa progression, laissant derrière elle une trace régulière, une ligne bordée de part et d’autre de courtes marques obliques, comme celles que laisserait un pneu de tracteur dans la boue. Sous ce ciel étoilé de pleine lune, elle reprend sa route, inlassablement, indifférente à la présence des quelques voyeurs incrédules, qui, comme moi, regardent ce spectacle fascinant. Elle rejoint la bande de sable lissé et durci par le flux. Une première vague mourante l’atteint, lave doucement le sable collé. Elle se pose, attend, semble jouir de cette fraîcheur, de son aboutissement. Une seconde vague la fouette doucement, une autre la recouvre, la suivante l’entraîne un peu, puis la recouvre et lentement les vagues successives l’entraînent enfin dans l’eau noire.
Sur la côte vers le sud, à deux heures de route de Mascate, se trouve le point le plus oriental de la péninsule arabique, Ras al Jinz. C’est l’éperon d’une longue falaise rocheuse qui domine l’océan d’une centaine de mètres, le refuge d’un renard isolé que j’ai dérangé en m’approchant. Devant, au loin du grand large, l’Inde. Dans l’ouverture de cette falaise rocheuse, s’étend une large et profonde plage de sable fin que battent les vagues puissantes. Le sable fin est creusé d’étranges et nombreux cratères, reliés à la rive par des traces ondulantes, régulières, étranges. Le soleil est fort, l’endroit quasi désert, seul le battement des vagues, le vol des goélands, un bateau de pêche amènent un peu de vie. Tous les jours, dès la nuit tombée, plusieurs tortues sortent de l’eau, plusieurs dizaines parfois, et viennent pondre dans le sable. La nuit, les guides locaux conduisent les curieux sur la plage par petits groupes, guidant l’approche vers un cratère, l’éclairant avec une lumière rouge. On distingue alors une forme ovale, l’énorme carapace noire et lisse d’une tortue marine. La tortue mesure environ huitante centimètres de long, soixante de large, pour un poids estimé à cent vingt kilos. En s’approchant doucement par l’arrière, on peut voir distinctement les œufs tomber régulièrement, dans la cavité creusée sous sa carapace. Affalée dans son nid de sable, la tortue va en pondre une centaine en plus d’une heure. Sa ponte terminée elle rebouche le trou qu’elle a creusé. Ses pattes avant font de brusques mouvements, arrachent du sable et le projettent vers l’arrière. Ses courtes pattes arrières s’agitent en petits mouvements, repoussent le sable qui coule sous son arrière train et le tassent sur ses œufs. Le volume de sable projeté n’est guère plus important que celle d’une petite pelle d’enfant, nécessitant une volonté et un acharnement infini pour partiellement reboucher le trou et s’en extraire.
Les wadis sont des vallées, des gorges, des canyons plus ou moins en eau selon la saison, qui peuvent présenter des zones luxuriantes, des petites oasis enchâssées entre les parois verticales rocheuses, des cultures en terrasses et des petits villages. C’est un peu le resserrement de Gondo, son ciel bleu, ses falaises verticales, une végétation de palmiers et de lotus, des bassins de rivière vert émeraude et une eau à trente cinq degrés.
La gorge de Wadi Shab commence à quelques mètres de la rive océanique, sous le viaduc de l’autoroute. La large gouille bordée de nénuphars se traverse en barque. Ensuite, un sentier facile serpente entre les rochers, traverse des petites cultures et se faufile le long des murs de soutènement, sous les palmiers, sous les hautes falaises rouges et gagne un peu en dénivelé. Plus haut, il vient buter sur quelques gros rochers ronds qui bordent et forment une succession de large bassins naturels, bordés de joncs et assez profonds pour permettre une nage paisible. La courbure du relief empêche la vision complète du parcours, si bien qu’on nage d’un bassin à l’autre sans savoir où ça nous mène, ressortant sur une courte grève pour replonger dans le bassin suivant, jusqu’à l’entrée d’une caverne. Là, seule la tête émerge et passe, les oreilles frôlent les parois lisses d’un couloir étroit, on n’a pas pied. Médiocre nageur, malgré l’enthousiasme démonstratif des nageurs qui sortaient, je ne me suis pas engagé dans la passe. Au fond, la grotte profonde et haute, apparemment magique, n’offre aucun point de repos, aucune aspérité pour s’accrocher,et nulle échappatoire à son destin. Prudent, j’ai choisis de sauver mes fesses, mais à coup sûr j’ai manqué une merveille.
