J’ai lâché ma guide kyrgyze à Kochkor, un nœud routier. Elle reprenait sa route vers le nord, alors que je m’en allais vers l’ouest, vers Osh, deuxième ville du pays, mais authentique capitale millénaire et halte d’importance sur l’antique route de la soie.
De Kochkor, la route s’enfile dans des gorges profondes, le long de la rivière Chu, La route est magnifique, changeante, passant de la rive à une tranchée taillée dans la raide paroi morainique, jusqu’à un pont planté dans la rivière elle-même qui serpente dans la gorge profonde. C’est superbe. C’est délicat aussi, car en de maints endroits des éboulements obstruent les chaussées, forçant à la prudence et rendant toute vitesse rapide impossible. Ensuite, au-dessus du village d’Aral la route est complètement nouvelle, un vrai billard bien large et très peu fréquenté. Apparemment, les nouvelles routes sont construites par les Chinois, ce qui inquiétait plutôt ma guide qui déclarait que c’était une bombe financière à retardement. Comment le pays effectuera le remboursement à terme ? Ça semblait être un mystère pour elle ainsi que pour beaucoup d’autres citoyens. La route monte depuis le dernier village sur une bonne quarantaine de kilomètres, quand je parviens à la zone du chantier. Là, c’est plus sport, car seule la piste de service est accessible, forçant à quelques manœuvres avec des camions et grosses machines de chargement. Mais ça passe, ça roule, ça cahote un peu et ça finit par s’arrêter devant la barrière abaissée. Le chantier n’est pas fini, il mènera au tunnel qui devrait s’ouvrir vers la fin du mois. Clap de fin et retour sur mes pas.
Au passage, j’embarque un stopper germano-japonais qui s’était fait pousser jusque-là et qui comme moi va devoir faire le détour par l’autre route. Quelle autre route ? Il existerait une route majeure, bien visible sur la carte papier que je n’utilise jamais, qui traverse Aral, s’enfile dans la montagne et débouche à Kazarman, une localité que m’avait mentionnée ma guide et que je n’avais que distraitement enregistrée, faisant encore une fois une confiance aveugle au gps. Effectivement, à Aral les autochtones nous confirment que cette route mène bien en direct à Kazarman, et de là plus loin vers Djalallabad et Osh. Ce que personne ne dit, c’est que la route n’est pas goudronnée sur près de cent-vingt kilomètres, abîmée, en tôle ondulée, déformée, ornièrisée, défoncée parfois. Comment passent les conducteurs locaux avec des voitures ordinaires de toute cylindrée ? A fond, ça c’est sûr, en crevant ou éclatant leurs pneus, on en a vu quelques uns sur notre passage, dont un qui avait dû rouler un peu trop sur la jante et mendiait la roue de secours qu’il n’avait pas. Ça c’est beaucoup plus difficile à entraider que de juste prêter une longue clé de roue, car les entraxes de mes propres roues ne correspondaient évidemment pas ; ça aurait été un miracle, impayable en prières et offrandes à la synagogue russe. On avait roulé une bonne quarantaine de kilomètres déjà, on commençait à redescendre, quand on croise, plein d’admiration je l’avoue, un cycliste français épuisé qui nous demande combien de temps encore durera cet enfer de route. On échange un peu, on le ravitaille en liquide et on tente de le rassurer, plus que deux ou trois kilomètres avant la descente, mais encore quarante avant le goudron. J’en avais marre, aussi, j’étais loin de penser que pour nous ça allait remonter, tourner et retourner, s’élever encore jusqu’à atteindre enfin le sommet du col Kaldama à trois mille soixante et quelques mètres, sous les rafales de vent de part et d’autre du col qui soulevaient une poussière tourbillonnante.
On avait atteint là le milieu de notre pensum et il devenait clair que nous n’atteindrions pas Osh avant le lendemain midi. A la tombée de la nuit, après une bagarre permanente contre les conditions de la piste, à passer de droite à gauche et inversement, à ralentir avant les trous, à choisir la crête des ornières profondes, à plonger dans l’eau boueuse, nous rejoignions le goudron lisse, le premier village où l’on choisit de faire halte. La petite auberge en bord de route, cachée dans la frondaison, ne se composait que d’une petite maisonnette d’une pièce dans laquelle trônaient fièrement deux hauts frigos et une étagère exposant le Cola et le Sprite et une table sous un arbre. Rien ne mijotait sur la plaque à gaz. Pas de viande disponible pour faire un Shorpo, un bouilli avec des légumes, ou des Samsas, une croute de viande hachée bouillie cuite au four. Mais elle avait des œufs et une espèce de cervelas dans son enveloppe de plastique, alors elle allait pouvoir nous faire une omelette, pendant que nous nous nous ferions un apéro avec le fromage bleu que j’avais acheté chez Globus, une enseigne de supermarché locale. J’ai parqué le bus pour la nuit sur un chemin de traverse proche, mon stoppeur a monté sa petite tente sur la paille fraîchement coupée et on a passé une nuit parfaite dans le profond silence d’une nuit campagnarde.
A la sortie de la ville de Djalalabad, une ville d’une certaine importance qu’on mettra du temps à traverser en raison de bouchons bien serrés, je me fais arrêter par un policier qui traverse la route en courant et en agitant son bâton lumineux. La scène me fait penser à Longtarin de Franquin, mais comme il ne parlait que russe ou kyrgyze, il m’a été impossible de faire le gag de la sucette surprise.
Il s’adresse à moi comme si Vladimir Putine avait conquis le pays de Vaud comme les Bernois mais, résistant comme le Major Davel, je lui réponds aimablement et respectueusement en français. Je lui tends spontanément mon permis de conduire, ma carte grise, et lui demande s’il voulait aussi ma carte Helsana et mon permis de haute mer ce que j’avais déjà fait lors d’un contrôle précédent. Il est serein, aimable, apparemment clair dans ses propos, mais je ne pige que dalle et le lui dit. Il me tend alors sa tablette opérationnelle, qui montre une image frontale de mon bus avec, dans un petit rond blanc, la valeur «91». Il se fait parfaitement comprendre pour affirmer que mon bus a été pris en flagrant délit de dépassement de vitesse à nonante et un kilomètre à l’heure. Whaou, nonante et un kilomètre à l’heure ! Mon premier réflexe et de féliciter mon bus. Nonante et un kilomètre à l’heure sur les routes kyrgyzes est indiscutablement un exploit. S’il y avait des jeux olympiques, à cette vitesse, mon Fiat Ducato serait sur la boîte assurément, enfin, je pense. Et je le lui dis à Longtarin. Nonante et un kilomètre à l’heure, c’est impossible. Bien sûr, on arrive pas à s’entendre, et je ne sais pas si cet enregistrement date de quelques jours ou quelques minutes, ni où il a été pris, ni à quelle heure. Mais sur les heures que j’ai passées à rouler dans ce pays, il doit n’y avoir quelques dizaines de secondes où j’ai pu atteindre cette vitesse, dans une courte descente raide en bon état, sur un bout de highway, et encore. Alors non, je lui dit non ! Je lui demande son identité policière et il me montre son insigne numéroté agrafé sur la poche de sa chemise que je photographie. Et contre toute attente, il me rend mon permis de conduire et me libère. M’a-t-il dit bonne route ? Je n’en suis pas certain, mais je reprends la route sans qu’une rafale de mitraillette ne décoiffe ma coupe à la Johnny Hallyday.
Osh, comme Bishkek d’ailleurs, ne présente pas d’intérêts majeurs. J’ai bien fait un saut pour visiter le musée réputé Sulaiman Too, mais il était fermé. Il me restait le marché, qu’on m’avait conseillé, mais que rien ne semblait différencier de celui de Bishkek, ou d’un quelconque marché du sud européen. Sous de simples abris de tôles sans intérêt architectural, dans un alignement de conteneurs maritimes sommairement aménagés, des petites boutiques proposaient des vêtements ordinaires de tout type, des chaussures de tout usage, de la quincaillerie diverse et des soutiens gorges «tue l’amour» au kilo.
A mille lieues des charmes du bazar d’Istambul, à cent mille lieues de l’architecture magnifique du bazar en briques rouges de Tabriz, de ses quartiers intérieurs, de ses ruelles dédiées.
Évidemment je ne suis pas objectif, mais les tapis synthétiques tissés à la machine en Chine ne pourront jamais concurrencer la beauté des tapis persans noués à la main et présentés dans une charmante placette intérieure du bazar de Tabriz. J’ai frémi. Le souvenir de ce magnifique petit tapis à prière en soie d’une boutique de Leh m’est revenu. Je ne savais qu’en faire, je n’aurais pas su ou l’exposer ni comment le faire vivre, mais dieu qu’il était beau et méritait dix fois le prix demandé.