La route vers le sud est monotone. C’est juste un long ruban noir, qui coule sous la ligne des montagnes marquant l’horizon, indolent compagnon de voyage qui glisse sur la plaine amère, elle naguère si belle, sauvage et vierge. Que c’est triste et laid cette terre alentour souillée, inculte, ces abords encore marqués des traces du chantier, ces pistes parallèles défoncées, ces tas de gravats, ces rares villages informes. Qu’elle est loin la poésie des longues colonnes de chameaux silencieuses ralliant les caravansérails sous le soleil brûlant et le ciel bleu pâle. Aujourd’hui les camions rugissent, tirant leurs tonnes de marchandises dans l’air vicié des échappements. Quelques buissons verts, délavés et poussiéreux, attestent bien d’une vie végétale, mais rabougrie, rarement abreuvée et constamment sous la pression du souffle chaud.
Alors que mes yeux restent focalisés sur la route, mon esprit vagabonde. Suis-je suffisamment concentré ? Florilège
Que mangent les chèvres dans le désert ?
Odeur d’urine aux toilettes de la mosquée.
Cadavre de chien à raz les roues,
Onze heures, trente-neuf degrés,
Un pick-up surchargé, deux fois sa hauteur,
La suspension tape sur les ralentisseurs,
Longue file de camions à la station,
Panneau «Attention dromadaire»,
Contrôle de police, on me laisse passer,
Mund trois kilos de safran par an, deux cents tonnes en Iran.
Un camion dans la côte fume noir ,
Pourquoi ils claxonnent quand ils dépassent ?
Le français de Persépolis fait la route à vélo,
Peu avant Bandar Abbas, le trafic se densifie. La température semble brusquement monter, ce que dément le thermomètre, elle est certes à quarante et un, mais n’a pas changé depuis quelques heures. Pourtant, l’air est plus épais, presque trouble par instant, étouffant comme dans une étuve. Je sue, je dégouline, je mouille mon t-shirt comme jamais. La circulation dans la ville est intense et vive. Je me laisse guider par le GPS jusqu’à l’agence maritime où je me réfugie avec bonheur dans le bureau climatisé, réglé à vingt c’est glacial. La compagnie iranienne opère quelques navires, dont des ferries circulant régulièrement entre Bandar Abbas et Sharjah aux Emirats. Je ferai le voyage sur l’un, alors que le bus, en raison d’un gabarit un peu supérieur au mien, traversera sur un bateau à pont ouvert, bien marqué par l’âge, les traversées et les embruns. Comme moi, quoi. Partant de là, je peux me chercher un restaurant climatisé pour savourer un beau poisson. C’est alors que je réalise le pourquoi de cette étouffante chaleur : l’humidité. Les jours précédents je roulais dans des zones désertiques, certes chaudes mais sèches et fraîches la nuit. A Yazd le taux d’humidité est de vingt, alors qu’il est de septante à Bandar Abbas. La nuit a été effroyable. Impossible d’évacuer la chaleur accumulée dans le véhicule, tout exhalait, les poignées, les parois, le matelas, l’eau du circuit sanitaire, même le linge de bain ; tout, tout était chaud. Je profite alors de l’opportunité des procédures administratives pour me réfugier dans tous les volumes climatisés possibles, deux nuits à l’hôtel, un repas dans un restaurant, les attentes dans les bureaux, tout est prétexte à me mettre au frais.
Abbas, l’agent maritime prend en charge les formalités. Il me guide à la police où l’inspecteur veut absolument voir le numéro de moteur gravé sur le bloc cylindre. Celui-ci est masqué par le radiateur et une plaque de protection en acier. Il n’en démord pas, il veut le voir. «Allez faire une photo dans un atelier mécanique !». L’atelier est une simple cour entourée d’un haut mur, partiellement couverte de tôles. Elle est encombrée de véhicules, les entrailles à l’air, en attente d’un moteur, d’une culasses ou d’une boîte. Les outils traînent par terre, les systèmes électriques sont éventrés, éparpillés. Ici tout se répare. L’Iran étant banni par la communauté internationale en raison du développement de son programme nucléaire, l’échange de pièces n’est plus d’actualité. On pousse un véhicule, je m’enfile dans l’espace libéré et les gars se glissent sous le bus. Ils ont l’habitude et sont plutôt bien équipés. Ils œuvrent dans la joie, plaisantent, s’amorcent, rigolent. Ils disposent d’une micro-caméra équipée d’un flexible optique. En quelques minutes ils repèrent le marquage et font une photo. Le douanier me fera me remettre sur la fosse pour vérifier et on terminera juste alors que la douane ferme.
A l’hôtel, au petit-déjeuner, je croise une famille indienne qui attend ses deux véhicules 4×4 en provenance de Sharjah. Ils se nomment «The Travelling CEO» et font le chemin inverse du mien, de Dehli jusqu’à Londres en quatre mois. Alors, bien sûr, on échange un peu, assis dans les bureaux du port, en attendant qu’on nous appelle pour une vérification d’identité ou une signature. Ils reprendront la route dans l’après-midi pour Shiraz, alors que je rejoindrai le quai avant le chargement sur le Shahin Salakh 2. Le bus est parti dans la nuit, je le retrouverai demain dans la soirée. Inch Allah !