Gurbülak frontière turco-iranienne. Après de rapides formalités côté turc, l’attente derrière les portails fermés commence. Devant moi se trouve un gros 4×4 Toyota équipé d’une cellule et orné de plaques françaises ; Pascal et Pascale sont en route pour deux mois en Iran. Lentement, la grille turque glisse dans un grincement de roulements rouillés, alors que celle de l’Iran reste désespérément fermée. On attend. On attend alors que le soleil lentement gomme les ombres, chauffe les tôles et les esprits. Enfin, la grille iranienne s’ébranle à son tour et nous libère un passage.
Nassir, un civil iranien qui parle anglais, nous prend en charge, nous guide vers un premier guichet, parlemente un peu, nous fait passer devant la file des voyageurs à pied et obtient les premiers tampons. Dehors, un jeune militaire examine mon passeport et me demande mon pays d’origine : «Switzerland !». Ses yeux s’écarquillent, il me regarde incrédule : «Switzerland, ohhh, Democracy !» lance-t-il sur un ton joyeux. Bien qu’un rien tendu, toutes ces formalités se passent néanmoins sans difficulté, facilitées bien sûr par Nassir qui a pris les choses en main. Disparaissant de notre champ de vision, il se charge de tout, il va et vient sous le regard peu amène d’un malabar, vêtu de noir, la mine patibulaire, le visage fermé et la carrure du bouledogue, sans aucun des attributs habituels aux officiels. Seuls sa mine renfrognée et son regard chafouin font office d’authentification que me confirme sa rapidité à empocher mes devises. Nos documents tamponnés de partout, on peut prendre la route vers Maku, où nous devrons immatriculer nos véhicules localement.
Les deux jours suivants nous verront, Pascal et moi, arpenter l’unique rue de Maku, une petite localité, bordée de chaque côté d’une seule rangée d’immeubles, enchâssés dans l’étroitesse de la vallée. Deux jours à courir, agacé et échaudé, à un bout et à l’autre de la rue, à revenir, puis retourner, et encore et encore. Cependant, avec le recul, nul besoin de s’en offusquer. Ils font juste leur job, consciencieusement et plutôt aimablement. L’enregistrement d’un véhicule étranger prend du temps et nécessite des documents. Ça n’aurait vraisemblablement pas été très différent chez nous. L’entraide entre demandeurs fonctionne à merveille. Le document explicatif de toutes ces fastidieuses démarches est clairement apposé sur le mur de l’office de police, écrit en farsi, la calligraphie est belle, harmonieuse, décorative, nous ne l’avions même pas vu. Un brave Irano-britannique de passage nous en a donné l’explication et suggéré de le photographier pour pouvoir le montrer dans les différents offices. Contre toute attente, nous voilà maintenant parés, enregistrés et immatriculés.

A l’entrée de Tabriz, je suis Pascal au plus près. Dans cette circulation rapide, dense et instable, dans cet enchevêtrement de présélections, d’embranchements, les conducteurs locaux et les motards se faufilent, forcent le passage, sautent d’une voie à l’autre, doublent par tous les côtés, font des écarts pour éviter des véhicules arrêtés sur la voie de droite ou des vendeurs de rue qui s’avancent. Ça va un peu trop vite à mon goût. L’hôtel des Pascal(e) est attenant à un grand centre commercial ; je logerai dans le vaste parking délaissé la nuit. L’habitude locale veut que la journée ces commerces soient peu fréquentés, probablement parce que les gens sont occupés ailleurs, par contre, en fin de journée les véhicules affluent et les familles investissent le centre jusque vers minuit.
Pascal a un ami iranien Sina, rencontré lors d’un précédent voyage, un jeune d’une trentaine d’années qui tient une boutique de prêt-à-porter pour enfants. Sina nous réserve un accueil joyeux et chaleureux. Il nous servira de guide en compagnie de sa sœur à travers le bazar de Tabriz, puis vers Kandovan, un petit village troglodyte proche. Sina et sa sœur ont à cœur de nous aider pour tout, de nous expliquer le pays et de nous présenter toute leur famille, leur père et mère, leur cousine, son mari et leurs enfants. Des gens chaleureux qui ont plaisir à nous recevoir pour un repas du soir, à nous montrer leur charmante maison bien soignée. Ils nous disent aussi leur déception et leur désapprobation totale du régime politique en place, son asservissement aux Russes et aux Chinois, le jugeant incapable de mener le pays et de donner un avenir à la jeune population. Selon Sina, huitante pourcents de la population désaprouverait le gouvernement, mais les élections ici n’ont pas le degré de fiabilité des nôtres et une évolution prochaine reste très improbable. La vie dans les villes semble normale, animée, vive, libre, comparable à celle en Turquie. Les jeunes femmes disent détester le hidjab, qu’elles sont obligées de porter à l’université. Dans les rues, elles couvrent partiellement leur chevelure d’une écharpe légère et colorée, et quelques jeunes femmes élégantes n’en portent pas laissant leurs longs cheveux onduler sur les épaules. Sur les esplannades des mosquées, alors que le muezzin s’époumone à appeler ses ouailles à l’écoute de sa diatribe, les gens déambulent, visitent les marchands du temple, des jeunes font du rollers, des wheelings à vélo ou pianotent sur leurs portables. Ce désintérêt de la chose religieuse me rappelle les années soixante, quand ma mère manifesta son désabusement, sa totale perte de confiance envers les gens d’église. Les parents de Sina ont été progressivement convaincus par leurs enfants que la religion, telle qu’elle est préconisée, n’apportait rien de positif, aussi s’en sont-ils eux-même éloignés, ne fréquentant plus la mosquée, ne participant plus aux célébrations traditionnelles. Il y a un côté étrange et hypocrite dans l’attitude officielle. L’information est filtrée, aussi il n’est pas possible trouver certaines informations librement comme chez nous, l’application Whatsapp ne fonctionne pas, certains sites de presse sont inacessibles. Cependant, l’utilisation d’un vpn affranchit de cette limitation. Bien que ce soit interdit, les marchands de téléphonie mobile installent le vpn d’office à l’achat et chacun est équipé. Côté monnaie, les agences bancaires des rues ne sont pas autorisées de changer les devises en rials, on m’envoie donc au siège d’une banque autorisée, laquelle effectue le change mais les personnes en charge m’en recommandent une autre pour l’avenir, plus favorable. Ainsi, les règles contraignantes sont détournées ouvertement par chacun.
Une contrainte de la route en Iran est l’obtention de carburant. Pour ceux qui roulent à l’essence, pas de difficulté apparemment, on paie au pompiste et le produit est peu cher, environ le dixième du prix européen. Pour le diesel, c’est autre chose, seul les professionnels, camionneurs ou chauffeurs de minibus roulent au diesel et ils disposent d’un quota et d’une carte appropriée pour s’approvisionner. Un Irano-autrichien m’avait
rancardé à Maku, alors que j’attendais mon tour, me disant que le plus simple est de demander à un chauffeur qu’il prenne sur son quota et que, le produit étant extrêmement bon marché, ils ne faisaient parfois même pas payer. Oui, mais lui il parle farsi, pas un médiocre langage des signes comme moi, ça doit faire une différence. Pour le premier plein, j’ai profité de la présence de Sina pour négocier le coup. Le chauffeur a voulu faire une petite affaire et a proposé dix mille rials le litre, au lieu de trois cents, ou, en langage compréhensible, l’équivalant de trente centimes le litre au lieu de un ! Malgré l’arnaque, j’ai pris. Quelques jours plus tard, je me suis débrouillé avec le pompiste qui disposait d’une carte : huitante- trois litres pour l’équivalant de douze francs. Vous en reprendrez bien une louchée ?

A Téhéran je fis halte. Le musée d’art contemporain annonce les plus grandes collections d’art contemporain en dehors de l’Europe et des Etats-Unis avec des Monet, Picasso, van Gogh, Magritte, Warhol et j’en passe, tant la liste est longue, ainsi que des artistes contemporains iraniens. Ce musée est installé dans un bâtiment moderne, avec des demi- niveaux et de multiples niches qui isolent complètement chaque œuvre. Je me réjouissais de cette visite, j’imaginais découvrir, dans ce pays qui aime tant les dorures, la douceur du baiser de Klimt ou la fraîcheur d’une baigneuse de Valotton, ou …, que nenni. Dans son l’écrin de béton brut, l’accueil est assuré par un Giacometti décharné et lugubre qui préfigure de la suite. J’ai beaucoup de respect pour le sculpteur grison, mais j’aurais préféré caresser des yeux les belles rondeurs d’un Botero. Il s’avère que tous les grands maîtres qui me faisaient vibrer moisissent misérablement à la cave plutôt que d’illuminer l’esprit des mollahs et du public. À deux ou trois exceptions près, toutes les œuvres présentées montraient des scènes traditionnelles d’antiques batailles avec sultan sur destrier blanc, la moustache fière, brandissant le sabre ensanglanté ayant fendu la tête et l’abdomen de son malheureux adversaire, sur fond de combattants, de bannières au vent et de têtes tranchées éparses. Un c’est déjà inintéressant, mais sang c’est évidemment à vomir. Le thermomètre collant à la marque des trente-huit degrés et le pantalon aux cuisses, l’air de la ville exhalant les gaz d’échappement, j’ai repris la route, direction Isphahan, une ville déclarée agréable par plus d’un interlocuteur. Inch Allah !