Depuis Ranthambore, j’ai fui un peu. Chassé par les moustiques voraces, la chaleur écrasante, l’ennui des visites répétitives, l’absence de parcours pédestres, la monotonie du décor aussi, alors, j’ai accéléré un peu.
Bien que je ne disposai encore d’aucun plan précis, j’ai d’abord pensé remonter au nord pour chercher un peu fraîcheur, la température avoisinant les quarante degrés m’empêchant de profiter pleinement de mes journées et rendant illusoire tout repos nocturne avant une heure très tardive. J’avais bien tenté d’ouvrir les portes du bus en fin de journée, mais ça ne faisait que l’affaire des moustiquaires qui entraient par dzizzaines sans invitation et me faisaient passer la nuit à chasser sans relâche ; ça devenait invivable et quelque chose dans ma tête s’est cassé. En plus, trop fréquemment, des agents de sécurité, des policiers locaux, des casse-pieds de première en tout cas, m’importunaient, me posaient des questions, me forçaient même à lever le camp parfois, malgré mes protestations véhémentes. Exiger qu’ils me présentent leur identification policière a bien servi une fois ou l’autre, mais ces bagarres verbales nocturnes m’indisposaient au plus haut point.
Je choisis de prendre le large et filai sur Jaipur où je visitai en coup de vent le Palais des vents, puis m’éloignai encore et pris la route d’Udaipur. Là, je trouvai un parking agréable, ombragé où je restai deux jours, non sans m’accrocher avec le gardien, mais il finit par entrer dans mon jeu. Je vérifie chaque jour que le statut de «Gens du voyage» ne se vit pas dans l’insouciance béate, ni la garantie d’un carré de gazon vert, parasol et cocktail de bienvenue.
Après Udaipur, je remontai au nord vers Jodhpur. Je visitai le fort après une traversé épique de la vielle ville à travers les ruelles étroites et encombrées. Un chauffeur de rickshaw m’avait cependant rassuré quand je l’ai interrogé, mais la confiance que j’avais alors acquise s’étiolait inversement proportionnellement à ma vitesse de progression. Il avait néanmoins raison ; sous les regards étonnés des uns, amusés des autres et très énervés de certains scootéristes, doutant à chaque mètre que je réussisse à passer sans embarquer une devanture, une toile de tente, un câble pendouillant ou accrocher une charrette, je traversai.
Je visai ensuite Bikaner, où je visitai rapidement le fort, puis m’éloignai vers un endroit étrange, considéré comme une réserve ornithologique, un endroit ouvert où l’on dépose des carcasses d’animaux, que les vautours, les aigles, les faucons et autres charognards viennent terminer. Les aigles tournoyaient à moins de vingt mètres, planant ailes déployées et plumes en doigt écartées. Ça pue la charogne, il y a des chiens, des moustiques, c’est effrayant, prenant, magnifique. Le lendemain, je m’arrêtai non loin de là à Deshnoke pour visiter un temple d’un genre un peu particulier dédié à Shiva, Shree Karni Mata Temple.
Là, le rat est roi, déifié même. Ils sont plus de vingt mille, choyés, vénérés et abondamment nourris, qui courent, grimpent et se faufilent partout, se glissent entre les jambes des visiteurs pour plonger dans une rigole, s’enfilent dans une cavité, grimpent après une canalisation ou s’amassent dans un coin. Ce sont des rats noirs et parvenir à en apercevoir un blanc serait un gage de grande chance.
Quittant le Rajastan, je visai Delhi ou je rencontrai rapidement les agents de voyage d’Artou. Dans le peu de temps passé à Delhi, à traverser une partie de la ville puis à rejoindre l’autoroute, je fus surpris de la propreté générale, du soin de construction de l’infrastructure routière, des cantonniers qui balayaient le peu de poussière sur le bord de la chaussée. C’était comme si j’avais passé une frontière, que j’étais sorti d’un vilain rêve, et cette impression ne m’a pas quitté jusqu’à Varanasi.
Là, je retrouve l’ambiance des rues basses du «Roi et l’oiseau», des ruelles étroites, encombrées comme jamais de tout ce qu’une basse ville peut porter, des échoppes débordant sur la rue, l’égout défoncé, des escaliers encombrés, des rangées de deux roues empiétant, des piétons, des cyclo et des moto-rickshaws, des chiens, des voitures, des vaches, des camionnettes, des autocars, le tout dans le bruit strident des klaxons actionnés en permanence.
Les rickshaw-pullers m’impressionneront toujours. Si le cyclo-rickshaws a pratiquement disparu des villes indiennes, je n’en ai vu que très peu jusqu’à maintenant, à Varanasi il y en a encore énormément, tous menés par des vieux conducteurs, dans la soixantaine probablement, secs comme des triques, les bras noueux tirant sur le guidon, le genou cagneux, le mollet tendu, le pied cintré par la poussée sur la pédale, déplaçant deux quintaux d’élégantes avec leurs courses, ou de sacs de ciment, de bidons d’huile, de ferraille, ne mettant pied à terre que pour passer une légère côte, couché sur le guidon pour pousser la charge, avant d’enfourcher avec aisance dès la bosse franchie et de se laisser glisser sans effort de l’autre côté.
Et puis, c’était plutôt inattendu, improbable même, j’ai rencontré deux Fribourgeoises. En fait, c’est plutôt moi qui les ai aperçues et reconnues. Quelque chose dans la physionomie, le regard et la robe aussi avait attiré mon regard. Elles avaient l’air un peu égarées, probablement rendues absentes par l’abus de curry et l’ambiance morbide et enfumée des ghats où l’on crame les défunts ensevelis sous des masses de tagètes orange et de jasmins blanc. En tout cas, elles n’étaient pas très causantes, une petite malchance pour moi qui n’avait que peu conversé depuis quelques semaines. Visiblement, nos pôles d’intérêts n’étaient pas les mêmes, ni nos valeurs. Alors que j’ai plutôt la bougeotte, elles semblaient se plaire ici à traînasser sans fin. Finalement, on n’a même pas bu un chai ensemble, c’est dire, et c’est tout juste si j’ai pu prendre une photo souvenir.
La route vers Darjeeling est longue et le GPS est incapable de me proposer autre chose que des raccourcis improbables mais difficilement évitables pour moi, qui traversent la vie dense et animée des agglomérations, au trafic ralenti par les marchés de fruits et légumes. Ma progression est freinée par les longs convois de tracteurs qui livrent leur récolte aux coopératives, par ceux surchargés qui transportent la paille et me masquent toute vision, par les barrières fermées du chemin de fer, par un pont dont le gabarit de hauteur m’en interdit l’accès.
Traverser le Gange n’aura pas été simple. En visant de trop loin Darjeeling j’ai peiné et fait bien quelques détours pour trouver le bon passage et le pont accessible. J’atteignis finalement Siliguri en m’étonnant de n’apercevoir aucune montagne à l’horizon, alors même que Darjeeling, situé à deux mille mètres d’altitude, n’était distant que d’une soixantaine de kilomètres. Le ciel blanc, très lumineux, ne laissait apparaître que la ligne des arbres proches et l’humidité ambiante créait un rideau de brume invisible qui masquait complètement l’arrière plan. Ce n’est qu’un peu plus loin qu’une première crête basse apparut et immédiatement après la route s’inclinait fortement.
M’engager sur cette route de montagne m’apporta immédiatement un profond réconfort. Le changement était total. Le plat interminable laissait place à la montée sinueuse, le vert profond soulageait ma vue, la brume abaissait la température, je me sentis revivre, je touchai au but. L’ambiance me rappelait les routes étroites des vallées tessinoises, les épingles relevées, le parapet jouxtant l’abîme. Je dus manœuvrer une fois dans un virage ou je croisai un véhicule descendant. Cependant, si cette bagarre permanente à la conduite pendant de nombreux kilomètres m’animait, me vivifiait, les ralentissements, les croisements délicats, rétroviseur contre rétroviseur en frôlant la glissière ou le rocher, elle n’était pas non plus sans m’éprouver physiquement. Je n’avais encore rien mangé et aucun espace ne me permettait de me poser ne serait-ce que quelques instants. Mais je me réconfortai à l’idée que bientôt je me glisserai dans un jardin, un petit espace de verdure charmant où je pourrai abandonner la conduite quelques jours, aller marcher, m’oxygéner, me régénérer. Ce n’était qu’une question de minutes. Je passai laborieusement deux villages, Sonada et Ghum, aux maisons accrochées à la pente raide, les devantures à raz la chaussée déformée.
La route était bordée d’une curieuse vieille voie de chemin de fer très étroite, une ancienne voie de mine probablement, dont les bouts des traverses empiétaient et qu’il fallut même enjamber une fois pour pouvoir croiser. La pluie qui s’était mise à tomber ruisselait sur la route et formait de larges flaques qui éclaboussaient les passants au passage des véhicules. A la tombée de la nuit j’atteignis enfin Darjeeling.
Darjeeling est une étrange petite ville, accrochée aux flancs très raides de la montagne. De part et d’autre de la rue principale, les constructions sont montées sur de hauts pilotis de béton ancrés dans la pente. Tout est étroit, encombré et l’unique chaussée à deux voies se partage avec un petit train de voyageurs bien réel, certains convois tractés par une motrice contemporaine à moteur diesel, d’autres par d’antiques locomotives à vapeur crachant une épaisse fumée noire. Il n’y a quasiment aucun espace de dégagement, alors quand un convoi arrive, le chaos est total, les véhicules s’enchevêtrent, se poussent, se frôlent, se coincent, se rapetissent pour libérer la voie l’espace quelques instants et sur quelques dizaines de mètres, puis tout reprend sa place lentement. Dans ces moments, il faut de la minceur, de l’agilité, de belles qualités qui me font totalement défaut. Passé la gare, la tension descend quelques peu avec un trafic très diminué. Je trouve un faible espace me permettant de m’arrêter, juste le temps de changer l’adresse de destination dans le GPS. Yuksom, que j’imaginais être dans la banlieue proche se trouve une centaine de kilomètres plus loin ! Grand moment de solitude.
Je m’éloigne un peu, cherche une place pour me garer, en omettant les informations du GPS qui me précipiteraient dans les ruelles qui plongent dans la pente. Je profite d’un accès à un immeuble pour faire demi-tour et reprends le chemin inverse quand, par une chance inouïe qui ne peut être que la bienveillance divine, dans un virage large une longue place derrière un petit camion s’est libérée. Je m’y glisse prestement et stoppe le moteur. C’est probablement l’unique dégagement un peu large de la ville, une place privée que le détenteur, après quelques palabres bien appuyés quand même, consentira à partager pour la nuit, lui rangé serré contre le bus. On m’indique alors, dans la petite ruelle pentue au-dessus, un restaurant local où l’on mange très bien. La salle du restaurant, qui ne doit pas mesurer plus de deux mètres sur trois, ne comporte qu’une table avec quatre chaises et quelques tabourets. Il y a déjà quelques clients en plus du couple exploitant. La cuisine se limite à un réchaud à trois feux posé sur un meuble étroit. La femme, d’une trentaine d’années, épluche et cuisine, pendant que son compagnon façonne des galettes et assure le service. En quittant la plaine surchauffée, j’ai aussi changé de domaine spirituel, culturel et gustatif. Ici les déités sont Bouddha, Avalokitesvara, Tara et mille autres encore ; ce monde là est tibétain, sa cuisine est à l’exact opposé de celle de l’Inde. On boit du tongba, une bière artisanale au millet, on mange des momos, des raviolis de pâte de riz farcis, et des viandes. Le bouilli de porc, le riz blanc et la bière classique bouclaient à point nommé une journée épique et plutôt éprouvante.
Il est des lieux bénis et protégés des dieux qui savent se faire désirer.