Leh est la principale ville du Ladakh. C’est une petite ville, qui s’est considérablement développée ces dernières décennies par une présence militaire marquée, avec des garnisons principales aux points stratégiques, avant et après chaque col, et de multiples camps établis le long de la route dans pratiquement chaque village et dans les vallées adjacentes.
Mais cette présence est plutôt paisible, les check-points formels sont peu nombreux et on ne nous fait enregistrer dans de grands livres écornés que quelques données d’identification qui n’entravent aucunement nos déplacements. J’ai même raté un poste, bien involontairement, les servants étant affalés sur des sièges un peu à l’écart et semblaient plus intéressés par l’écran de leurs portables que par notre passage. Ce n’est qu’après avoir franchi les chicanes sur la route que j’entendis un coup de sifflet, auquel je décidai de ne pas prêter attention, quitte à devoir m’expliquer ultérieurement. Mais au retour on me fit simplement signe de passer, comme si rien de tout ça n’importait vraiment.
En plus de l’élargissement de la zone militaire au bas de la ville, proche du petit aéroport, la ville s’est aussi considérablement agrandie vers le haut, avec des constructions de maisons et d’hôtels de bonne facture, aux façades en pierres de taille, aux boiseries sculptées dans le style tibétain et avec des équipements intérieurs à la manière occidentale, cuisines équipées, sanitaires carrelés, sols boisés et salles de séjour spacieuses. Pour Raymonde, encore marquée par son séjour chez l’habitant, couchant alors sur une simple natte à même le sol de terre battue, le changement était notable. A Leh, les déplacements à pied sont éprouvants, l’altitude inhabituelle de plus de 3000 mètres se fait rapidement sentir. La cadence des pas est plus faible, le souffle est court à chaque rampe et la tête tourne pour un rien. Il est loin le temps oû j’essayais d’attraper Antoine dans un jeu de course. Néanmoins, le petit temple haut au-dessus de la vieille ville mérite toujours une visite malgré les nombreuses marches d’escalier et se glisser à l’abri du soleil dans une boutique de thangkas reste pour moi un plaisir, répété et assumé.
En plus de la visite à nos amis ladakhis, un des points que je souhaitais atteindre était l’Umling La, déclaré être le plus haut col carrossable du monde, culminant à 5885 mètres d’altitude, et j’imaginais aisément la photo, le bus posant fièrement à côté du panneau sommital. Par ailleurs, sur la route y menant, les monastères de Thiksey, de Stakna, de Hémis nous apporteraient encore quelques instants de dépaysements, de rêveries, de danses étranges et de recueillements bienvenus.
La route est longue de 250 kilomètres jusqu’à Hanle, à l’attaque du col, distance que nous parcourons dans la journée, embarquant au passage une auto-stoppeuse charmante qui ralliait un hameau éloigné. Au matin, ayant choisi de ne pas passer la nuit en haut en raison de l’altitude extrême, on se mit en route.
La route est en excellent état, récente, très bien entretenue et relativement peu fréquentée, sinon par de nombreux bikers qui louent leur Royal Enfield Himalayan à Srinagar ou à Leh. La pente est bien marquée par endroit, mais les kilomètres s’avalent bien et la reprise dans les virages est correcte. Ce n’est qu’après 12 kilomètres, à une altitude de 4800 mètres, dans un redressement plus marqué de la pente, que le moteur faiblit. la puissance baisse et les gaz ne répondent plus. A l’arrêt dans la pente, je profite d’un dégagement creusé pour me laisser glisser en arrière et stoppe perpendiculairement à la pente. Le moteur tourne rond, doucement, sans puissance mais sans bruit. Il y a juste ce petit témoin qui s’est allumé sur le tableau de bord, et dans ma tête aussi. On s’arrête un instant, on souffle un peu et réfléchit. Quand il y a une solution à ton problème, pourquoi t’en faire, mais quand il n’y en a pas, il n’y a pas de raison de s’en faire non plus, dit un dicton tibétain… Je ressaye un coup, juste le premier mètre, mais la puissance est nulle, les tours limités à 1000/minutes. Les jeux sont faits, rien ne va plus. Je dois mettre le signophile vers le bas et tenter de rentrer en limitant les dégâts. La descente se fait sans difficulté, les quelques petites bosses seront avalées sur l’élan, à l’exception des trois virages d’une remontée au dessus de la rivière, où je me traînerai à moins de dix kilomètres à l’heure. Après une courte pause vers midi, curieusement l’alarme s’est effacée et la puissance est revenue, nous permettant de rentrer à Leh sans encombre.
Le scanner du garagiste diagnostiquera un problème de filtre à air, qu’on s’empressera de régler par un nettoyage soigné. Je profite de l’incident pour paramétrer mon propre petit scanner et me faire enseigner la manœuvre de diagnostique ; il est des moments où on n’est jamais trop prudent. Cette panne réglée, le sur-lendemain on reprend la route, on refait notre halte à Hanle et on attaque la route du col au petit matin. Au mètre près ! J’aurais pu marquer d’une croix à la craie l’endroit, rebelotte, le moteur faiblit, l’alarme survient. Le diagnostique cette fois mentionne un problème de turbo, bien qu’à la descente le moteur tourne normalement et que l’effacement électronique de la panne me rende toute la puissance.
On oubliera le Umling La. Si les dieux ne veulent pas que j’y aille, on ne va pas tenter le diable, d’autant que pour retrouver la chaude plaine indienne par le plus favorable des chemins, il faut refranchir le Fatu La à 4100 mètres, le Namika La à 3700 mètres et Zogi La à 3550 mètres. La pente de ces cols étant plutôt assez douce, c’est sans encombre que l’on a rejoint Srinagar, puis le confortable hôtel Maidens Heritage de New Dehli.