Ranthambore. De cette simple évocation les flashs se succèdent : Fateh Singh Rathor, le pavillon de chasse, la Jeep Willis, pare-brise abaissé, les sambars attentifs en lisière de forêt, les lacs intérieurs, les crocodiles immobiles, le tigre couché en travers de la piste. Je ne sais plus comment nous avions abouti à Ranthambore. Peut-être très simplement parce que la petite ville voisine de Sawai Madhopur était dans notre ligne vers le sud, ou alors quelqu’un nous l’avait recommandé.
En tout cas, nous avions arrêté nos moteurs devant ce petit pavillon de chasse rose magnifique en pleine nature avec son toit blanc en triple coupole, et un homme incroyable, à la fois autoritaire et bienveillant, nous avait accueillis. Il dirigeait la réserve récemment classée «national park» et généreusement nous il nous invita à rester un peu.
Aujourd’hui, alors qu’il a disparu, son nom, sa renommée et son ombre sont encore très présents ; une école, un hôpital et un bistrot élégant, à la savoureuse cuisine d’influence italienne, portent son nom. Au parc, les nombreux véhicules, voitures, suvs et autocars des visiteurs n’entrent plus dans la zone protégée, il faut dire que plus de mille visiteurs abordent le parc chaque jour, de là à les laisser aller libres à l’aventure serait très peu écologique. L’accès est donc limité, organisé à l’indienne, c’est à dire que c’est compliqué, épique et que beaucoup d’intervenants y prendre part.
En arrivant devant le portail, j’ai naturellement abordé le premier officier présent, qui a appelé un collègue. «Impossible d’obtenir des billets ici, il faut aller à Shilpgram, à quatre kilomètres. Mais, attendez, demain matin six heures, non cinq heures, ici même, c’est possible» m’avait-on répondu. Je m’installai alors contre la muraille, pour encombrer le moins possible, et patientai jusqu’au lendemain. Dans la soirée des curieux m’ont spontanément offert un gobelet de thé et une petite assiettée de pâtes épicées, et nous avons conversé un peu. A cinq heures, je n’étais qu’en compagnie des tigres peints sur les murs de la place. Vers six heures, les premiers 4×4 s’alignèrent contre les murs, derrière moi et quelques visiteurs vinrent se joindre à moi. La porte de l’office, une maison de garde plutôt, ne s’ouvrit qu’une demi-heure plus tard et ce n’est que vers sept heures qu’une table fut dressée, mais aucun petit déjeuner ne fut proposé. Un officiant s’assit et attendit. Plus tard, on lui amena une liste, puis quelques personnes autorisées s’adressèrent à lui. Quand je pus l’aborder, il déclara qu’il n’y avait pas de place, qu’il fallait aller à Shilpgram. D’autres véhicules étaient arrivés entre-temps, s’étaient parqués à leur convenance, un peu partout, et surtout devant moi. J’étais coincé dans l’enchevêtrement des nombreux véhicules parqués, arrivés de toute part, seul à vouloir me sortir à l’envers de la logique du moment, à chercher à élargir les interstices avec un gros véhicule. Tout faux, quoi ! Mais la terre, comme les aiguilles de ma montre Chopard tourne et le nœud de ce problème se défit. A Shilpgram, il n’y a pas de mode d’emploi, seulement des guichets étranges comme des gros poulaillers avec de petites ouvertures hautes pour éviter les fâcheux. A cette heure de la matinée l’activité est close, repassez donc à une heure !
Je mis à profit ce temps mort et pris la route du Fort de Ranthambore qui est dans le parc, accessible par la route d’entrée des safaris. Maintenant la place est dégagée, le portail ouvert, je peux accéder. La route est étroite, seule la largeur d’une voie est recouverte d’un grossier pavage.
Après un kilomètre, le porche ancien me laisse juste le passage après avoir rabattu mes rétroviseurs, et la pente s’accentue assez fortement, mais sans me faire risquer un calage de moteur. Je passe les entrées latérales fermées réservées aux accès à la jungle et j’atteins le niveau de parking où les véhicules sont rangés les uns derrière les autres en bord de route contre le rocher.
Le fort est posé sur la falaise cinquante mètres au-dessus de la route d’accès, relié par un chemin raide grossièrement pavé. La muraille et des toits en coupoles émergent des frondaisons et dessinent de belles lignes douces et des jolies franges sur le ciel. Si les bâtiments et même l’histoire du lieu ne présentent pas pour moi un intérêt particulier, j’apprécie la beauté de cet endroit caché dans une nature dense et vibrante, qui, malgré les interventions humaines au travers de l’histoire, semble rester maître des lieux. Sans un travail constant de défrichage, d’arrachage, de réparation, tout serait rapidement submergé à nouveau, les fortes eaux des moussons érodant les pentes, détruisant les chemins, les racines soulevant les fonds, les branches dissimulant les constructions, éboulant les murs, les lianes grimpant les hautes murailles, la végétation masquant les temples et rendant aux dieux de pierre, à Ganesh, à Hanuman et au sauvage, leur terre, leur paradis et la quiétude absolue de leur domaine. Je ressens dans ces moments rares la petitesse humaine et notre incompréhension de tant de générosité divine.
Au retour de ces instants reposants, je me rends à nouveau à Shilpgram, où j’assiste incrédule au processus d’obtention des billets de safari. Il y a là quatre ou cinq guichets, en fait, dans cette moche construction de ciment mal entretenue, de larges ouvertures sont grillagées comme le seraenit des poulaillers, avec des plus petites permettant l’accès à l’extérieur à la volaille, ici dans l’autre sens, où une main peut juste passer un papier vers l’intérieur. Mais dans ce processus, il faut se parler, se voir un peu aussi, alors on se contorsionne pour glisser, l’œil, l’oreille et la main, parfois tout à la fois, et généralement à plusieurs aussi, les Indiens ayant depuis longtemps oublié les bonnes manières et à faire sagement la queue, ce que les Anglais leur avaient pourtant appris à coups de trique. J’essaie en vain de comprendre ce qu’ils font de ces formulaires de papier rose, pris, rendus, triturés, raturés et corrigés, dans des envolées verbales croisées, entre les intervenants accrochés au guichet du poulailler. Je fais sagement la queue, me fais bousculer, dépasser, ignorer, rejeter. Comment pourrais je m’adresser à l’homme invisible derrière son moucharabieh de fil de fer alors que ce foutoir et ces comportements désordonnés m’indisposent fortement. Quand ça va pas, au moment où le curry me monte au nez, je préfère décrocher, prendre du recul, le large, aller chercher un plan B au calme et m’éviter le risque de la syncope. Il fait chaud, me mettre à l’abri pour refroidir mon microprocesseur ne peut qu’être une bonne approche.
J’avais repéré en parcourant cette route menant à Ranthambore, un bistrot, le Fateh’s Café. J’imaginais un lien avec Fateh Singh le conservateur du parc, d’autant plus que le logo comportait une silhouette qui, à n’en pas douter, était la sienne, allure fière, moustache rajpoute et chapeau de feutre à plumes de faisan. Je m’y rendis donc et profitai de cet espace superbe, très lumineux, aux boiseries soignées, aux ouvertures délicatement ouvragées dans le style régional. En partant, le visage du manager attira mon attention. Son regard vif et franc tout d’abord, et la moustache relevée, noire au lieu de grise, mais tellement semblable. Et les autres traits aussi, plus doux, plus jeunes, mais très ressemblants au logo. Je lui posai alors la question de éventualité d’un lien de famille avec Fateh Singh, tellement la ressemblance me paraissait évidente. Il se présenta comme étant son petit-fils. Il avait vu mon bus parqué devant le café, il me questionna sur mon origine et la machine s’emballa. Son père, que je rencontrai plus tard me rapporta le degré d’excitation de son fils, qui avait parlé à quelqu’un qui avait rencontré son grand-père quarante-deux ans plus tôt et avait même une photo de Fateh Singh. Tous les proches, père, mère, oncle, mais aussi le majordome surent qu’un Suisse de passage avait vu Fateh Singh en personne et en avait montré une photo, et tous voulurent la voir. Plutôt que de me laisser m’installer dans la nature en plein soleil, on m’offrit l’ombrage d’un grand arbre du jardin, ce qui me fut très profitable, la tôle surchauffée au soleil brûlant mettant des heures la nuit à évacuer cette chaleur excessive.
Je trouvai finalement sur le web à acquérir un billet pour un safari dans le parc. C’est quand même plus facile de tapoter un peu sur son téléphone, sans se prendre le chou au soleil, et hop on reçoit le lieu et l’heure, avec un lien utile pour le GPS. Ainsi, à l’heure dite, à six heures vingt le matin, après avoir enjambé le portail fermé de mon hôte, couru et fait un peu de stop nocturne pour y parvenir, je fus à l’endroit convenu. Seul. Le chauffeur qui m’avait pris en stop, un pilote de Jeep du parc, avait douté de l’endroit, mais sous mon insistance déterminée, m’avait déposé là. Pas de problème avait-il ajouté, je fais le plein et reviens, je verrai bien ce que vous devenez. Veni, vidi, vici (lui). Effectivement, sans lui j’y serais encore, enfin, non, certainement pas, mais mon humeur serait à un niveau très différent de ce qu’elle atteignit ce jour-là. Il me ramena donc à l’endroit idoine, Shilpgram que j’avais fui le jour précédent et que j’allais devoir affronter cette fois jusqu’au bout. En fait, sur Internet, le vendeur m’avait vendu une prestation qu’il allait devoir organiser, aller faire la queue au poulailler, se battre contre le sort, contre ses confrères, contre cette foutue lourdeur administrative indienne, écrire une demande d’autorisation sur papier rose, attendre que le management du parc ait donné l’aval à l’office et obtenu le nom du chauffeur, le numéro du véhicule, le tout lié au nom du client, puis établir le billet définitif. Rien à voir avec la carte Postomat glissée dans l’appareil à la gare et en deux ou trois clics, le billet sort, «Merci d’avoir choisi les CFF, bon voyage et à la prochaine !». Ici c’est l’Inde, on aime le papier, la redondance, l’agitation, les interjections, les amas humains, les vociférations, les itérations, les multiples approbations, celle du superintendant, de l’intendant, du sous-intendant, du guichetier, après celle de la sécurité s’entend. Alors, il n’est pas impossible que ma demande soit arrivée d’un «beep» impersonnel à une heure défavorable, d’où mon immense solitude matinale, effacée ultérieurement par la spontanéité de ce chauffeur providentiel. Me voyant me faire piétiner, bousculer, ignorer, déborder par la furie des chauffeurs en attente des fameux billets pour leurs clients, généreusement l’un d’entre eux me servit de guide administratif, m’expliquant qu’à autre culture et éducation, autre processus et comportements aussi. Il parlementa, paya avec sa carte indienne là où ni ma mastercard, ni mon cash ne pouvaient opérer et m’expliqua que l’administration du parc n’avait aucune demande à mon nom et qu’il me faudrait traiter ultérieurement ce problème avec mon vendeur. Une heure plus tard j’entrai en camion dans le parc en compagnie d’une douzaine d’autres visiteurs.
Le tigre n’était pas au rendez-vous, lui aussi devait avoir rencontré un bugg quelque part. Mais dans cette grande réserve, mille sept cents kilomètres carrés, équivalant la superficie du canton de Fribourg, on peut penser que les quelques huitante individus tigres auront trouvé un ombrage à distance suffisante de la route pour ne pas être dérangés dans leur sieste par un camion de touristes ébaubis.