Kânyâkumâri, le cap Comorin, la pointe extrême sud de l’Inde marque la jonction de trois mers, le Golfe du Bengale, l’Océan indien et la mer d’Arabie. Là, face au sud, il n’y a plus que le ciel et l’eau, à l’infini.
Bien qu’on soit en hiver, la température dépasse allégrement les trente degrés dans la journée alors qu’aucun arbre, ni le moindre parasol n’offre la moindre tache d’ombre. Kânyâkumâri est un lieu de pèlerinage. Lorsque je suis arrivé hier, la file, pour prendre le bateau et aller se recueillir au temple sur l’une des petites îles rocheuses qui émergent au large était déjà considérable. Aujourd’hui 24 janvier, jour de la commémoration de la constitution indienne, la foule sortie des cars, arrivés par centaines, s’est décuplée. Au bout d’une heure à piétiner dans la touffeur moite, insuffisamment protégé du soleil brûlant et craignant un coup de chaleur une fois arrivé sur un des îlots, je renonce.
J’adresse seulement une pensée évanescente au poète Valluvar et à son voisin le moine Vivekananda, qui auraient atteint l’illumination en méditant sous le soleil et dans la moiteur des embruns sur un rocher du large. Pour ma part, je vais aller chercher mon salut immédiat dans la fraîcheur temporelle de la cabine du bus en mettant cap au nord.
La route vers Rameswaram longe à distance un bord de mer très découpé, tout en méandres, en canaux et détours, où l’eau est omniprésente. Elle traverse des zones de salines et de cultures partiellement immergées, laissant ça et là une petite place pour un bouquet d’arbres, pour un petit temple, ou pour une place herbeuse pour une vache. A proximité des villages, les bassins couverts de nénuphars servent à tout, à la pêche, aux ablutions des hommes, aux travaux des lavandières, aux jeux des enfants. La route pittoresque, serpente dans une nature très verte, inhabituellement silencieuse, où seuls émergent les hauts troncs d’étranges palmiers à la ramure en boule.
Rameswaram est située sur l’île de Pamban, reliée au continent par un pont en dos d’âne. La vue de la ville qui émerge de là, en particulier du port de pêche en contrebas, est magnifique, si bien qu’en dépit de la circulation intense, beaucoup de véhicules s’y arrêtent, créant un enchevêtrement que l’agent présent ne parvient pas à gérer. En dehors de son temple principal, la ville typiquement indienne, chaotique, bruyante, sale et incroyablement animée, sans architecture ni urbanisme remarquable, ne présente pas d’intérêt particuliers, hormis la route qui en émerge et qui, de manière surprenante, ne mène nulle part. «The end road of India» émerge de la ville sur une bande de sable de plus en plus étroite et file vers la mer à l’est sur une vingtaine de kilomètres, jusqu’à un rond point orné de l’emblème de l’Inde, une colonne avec une tête de lion regardant dans chaque direction cardinale. Jusque en 1964, le village de pêcheurs de Dhanushkodi existait sur cette bande de sable, mais, à la suite une immense vague de cyclonique qui tua cent quinze villageois, l’étroite bande fut déclarée inhabitable. Son prolongement en mer, curieusement nommé «Adam’s Bridge», est une chaîne hauts-fonds rocheux d’une quarantaine de kilomètres qui rattache l’Inde au Sri Lanka. A regarder la carte, on ne comprend pas pourquoi un long pont moderne ne relie pas les deux pays proches, sachant que les hauts-fonds qui affleurent rendent la navigation transversale impossible. Une controverse est née en 2007 des images prises par des satellites de la Nasa. Certaines interprétations prétendaient alors qu’une chaussée continue antique aurait existé. De même, des écrits conservés au temple de Ramanathaswarmy mentionneraient que la bande était émergée avant 1480, avant qu’un cyclone ne la a submerge. En 2017, l’Indian Concil of Historical Research a annoncé une étude sur le sujet, qui n’a finalement pas abouti, alimentant d’autant plus la controverse. Mythologiquement, le pont a existé. La légende raconte que Rama, dont la belle épouse Sita avait été enlevée par Ravana et emmenée au Sri Lanka. s’associa à Hanuman le dieu-singe. Ensemble, ils levèrent une armée de singes, construisirent un pont et rejoignirent le Sri Lanka où une bataille acharnée eu lieu. A l’aide d’une flèche magique, Rama pu tuer son ennemi et retrouver son amoureuse. C’est quand même beau l’amour, hein ?
Un peu plus au nord, je rejoins Pondicherry, qui fut une colonie française jusqu’en 1968. Bien qu’elle se soit faite engloutir depuis par sa tentaculaire banlieue, Pondicherry a néanmoins conservé des traces et un fond de culture française qui tranchent avec l’atmosphère environnante. Appelée «Ville blanche», en opposition à la «Ville noire» indienne, la vieille ville coloniale qui jouxte le bord de mer a un aspect très différent des bâtiments indiens construits ultérieurement. Les maisons sont séparées les unes des autres par des espaces, des ruelles, des jardins, des petites terrasses plus ou moins larges, aérant agréablement l’espace. Les façades d’une hauteur de deux ou trois étages, blanche, ou délicatement colorées de jaune paille, de bleu pastel ou d’ocre, contrastent avec les entourages clairs des fenêtres, des corniches et des colonnes blanchies. Les maisons sont proprettes, les boiseries vernies sont soigneusement entretenues, ce qui marquent une différence notable avec les constructions typiquement indiennes, accolées, souvent ternies et noircies par les moisissures et encombrées aux alentours. Les rues sont peu fréquentées, moins chahutées par la circulation et il est assez agréable d’y flâner. Les agencements des restaurants, des hôtels sont aussi très soignés, très propres, meublés à l’essentiel mais avec goût. On trouve des «boulangerie-pâtisserie», écrit en français sur les enseignes, qui vendent du pain levé, des baguettes, des croissants et des viennoiseries. Bien que la ville ne présente pas de particularité notable, il fait bon de s’y arrêter, de s’abriter à l’ombre des églises, de sourire à la vue des fiers policiers en uniforme blanc immaculé, arborant le képi français droit, rouge sang, ou un béret basque pour les policières, de visiter quelques boutiques. Question cuisine aussi, on trouve avec plaisir dans les cartes des mets qui réjouissent l’esprit et calment le palais, bruschetta, steak au poivre, gnocchi pomodoro, salade grecque, vins de France et d’Italie, entre mille choses aux saveurs plus occidentales, jusqu’à même une «cheese fondue aux quatre formages», gruyère, parmesan, cheddar et mozzarella, que je n’ai cependant pas testée.
En revenant vers le bus sur un terrain vague, je suis accueilli par deux chauffeurs qui me font de grands signes. L’un d’eux a vu une photo du bus postée sur Instagram et il est tout surpris de me trouver là. Ils se plaisent à comparer nos mêmes vies, à parcourir les mêmes routes, à viser les mêmes sites et à dormir dans le même relatif inconfort des véhicules et des parkings, alors que les clients séjournent dans le confort des charmants hôtels voisins.
L’ornementation foisonnante et polychrome des temples du sud de l’Inde, ces alignements ou enchevêtrements de statues de tailles et de postures différentes m’a toujours sidérée. Ce mélange d’humains, d’animaux ou d’êtres mixtes, bovin ailé à tête humaine, corps humains à tête d’éléphant, de singe, de vache, d’oiseau, de reptile, brandissant de leurs multiples bras des armes ou des attributs étranges me déroute complètement. J’ai bien cru repérer l’origine première dans les explications d’un guide à Madurai, le créateur Brahma, le protecteur Visnu, le destructeur Shiva avec sa belle épouse Parvati et leur sage enfant à tête d’éléphant Ganesh, leurs attributs, leurs véhicules cosmiques, leur réincarnations multiples, et puis j’ai décroché. Son débit de paroles, couplé à l’accent chantant et modulé de sa voix, était tel que mon esprit s’est égaré quelque part entre les cent-huit noms de Shiva, les milliers de piliers sculptés du temple et les innombrables dévots multicolores aussi, qui lentement s’acheminaient vers le « Garbhagriha », le saint du saint ultime du temple, la demeure de la « Murti », la représentation du dieu permettant sa vision.
Je regarde ces représentations improbables sans voix, dans ces espaces vivants ou les uns prient, attendant dans la dévotion pour rejoindre la queue qui avance entre les barrières, alors que d’autres, assis à même le sol, mangent, prient et aiment. Le contraste est saisissant avec nos églises vides, même celle de Pondicherry, sinon quelques rares fidèles silencieux recueillis dans l’attente d’un service funèbre. .
Auroville, la ville de l’Aurore, mais aussi de Sri Aurobino et de sa compagne fondatrice française Mirra Alfassa, est une preuve de l’existence de l’utopie. On pense à quelque chose de beau, de bon, de généreux qu’on croit impossible ; le monde est contre nous «Ça ne marchera jamais !». Et bien non, ça peut marcher, eux l’on fait. Ils ont imaginé une ville heureuse, bienveillante, auto-gouvernée, où toutes les confessions et les opinions pourraient cohabiter dans la paix et le développement de la connaissance. En 1968 ils ont acquis un terrain désertique de vingt kilomètres carrés non loin de Pondicherry. Ils ont développé leur urbanisation, planté des centaines de milliers d’arbres, fait creuser un lac, implanté quelques bâtiments dont le monumental Matrimandir, édicté les principes de base et de développement futur. «Auroville n’apparient à personne, Auroville appartient à l’Humanité entière…».
Huit mille personnes y vivent actuellement, représentant une soixantaine de nationalités et des milliers de visiteurs curieux y passent quelques heures chaque jour, déambulant sur les sentiers et découvrant l’incroyable rêve, les yeux ouverts, de Sri Aurobino et de Mirra Alfassa.
Plus au nord, à Mahabalipuram, Kanchipuram, Chennai, les temples millénaires et divers se multiplient, se dédoublent et se ressemblent, Seul celui de Vellore présente des particularités nouvelles. Ce complexe construit au début des années 2000 sur un terrain de 40 hectares est constitué de plusieurs temples, disposés sur un cheminement couvert en forme d’étoile de 1,8 kilomètre, parsemé de divinités monumentales polychromes. Le temple principal, décoré d’éléments en cuivre repoussé, est entièrement recouvert de 9 à 10 couches de feuilles d’or. Un des temples secondaires abrite une statue de Ganesh de 170 kg d’argent, alors que plus loin c’est une représentation de Laksmi, déesse de la santé, de la fortune, de la beauté, de la puissance, de la prospérité, 70 kg d’or massif, que les fidèles honorent dévotement de leurs offrandes de fleurs, de fruits et de billets de banque. Chez nous aussi on dit «Santé, prospérité», mais dans un cadre différent.