La route – Inde – Madurai
La route – Inde – Madurai

La route – Inde – Madurai

En reprenant mon bus, quelque chose me dit que que Meenakshi et Shiva, le couple divin hindou célébré à Madurai, a choisi de me retenir un peu, de m’inviter à leur procession nocturne, de me faire appréhender l’hospitalité locale et de me démontrer que, où que l’on soit dans le monde, les compétences humaines sont égales, que seules des contraintes historiques et des influences externes façonnent le savoir-faire des uns et les préjugés des autres.

Comme la lueur d’un esprit sur l’autel d’un temple, une petite lumière orange est apparue sur mon tableau de bord, celle d’une âme malfaisante. Et m… ! Le petit smiley grimaçant a la forme d’un moteur et, bien qu’il tourne toujours bien rond, cette petite lueur innocente et diffuse m’invite à la plus grande prudence pour ne pas rester en rade au milieu de nulle part, dans les nuages de poussière levés par les camions et la stridence de leurs abominables klaxons. Dieu merci, mes références du service Jeep/Fiat local sont situées à proximité et ils mettent un peu leur nez sous mon capot. Cependant, ne disposant pas du connecteur de communication spécifique qui permet la visualisation des dysfonctionnements, ils me poussent vingt kilomètres plus loin chez un confrère qui pare toutes les marques et serait équipé d’un dongle universel. Dans des conditions très indiennes, c’est à dire sous un toit de tôle, sur un sol de terre battue et dans un environnement de véhicules éventrés, ils exercent avec enthousiasme et entrain leurs compétences de touche à tout. Le diagnostiqueur électronique indique une défaillance de la ventilation du refroidissement du moteur. Les éléments frontaux de carrosserie retirés, on aperçoit effectivement qu’une hélice branle étrangement, trahissant une défectuosité. Reste à trouver la pièce de rechange. Le mécanicien cherche un peu autour de lui parmi les pièces démontées qui traînent ça et là au sol et en quelques minutes localise un moteur semblable, défectueux aussi, mais qui prouve que l’on trouvera la pièce localement.

En manœuvrant le bus pour le placer dans l’enceinte de l’atelier, le léger «klong-klong» du pont arrière avait attiré leur attention et, spontanément, ils s’étaient couchés sous l’arrière et avaient repérés les soufflets de cardan déchirés. Le soir même, le bus était perché sur des chandelles, le pont arrière posé au sol et j’allais devoir loger dans leur espace de travail, gardé par un vieux veilleur de nuit, et survivre à une nuit de combat épique directement sortie de l’Iliade. C’est d’abord une odeur curieuse qui me tira de mon sommeil. Il faisait chaud et humide et une odeur forte et âcre de goudron de carène me parvenait par vagues. Le vieil homme semblait mélanger du vieux papier graissé à l’huile de boîte à vitesses et du plastique. Il brûlait son horreur dans une boîte de conserve et je mis un moment à comprendre qu’il essayait, vainement c’est à craindre, d’éloigner les nuées de moustiques. Ces derniers, probablement pendant mes va-et-vient de la journée, s’étaient insidieusement introduits dans mon intérieur et, restant planqués dans les recoins, avaient patiemment attendu la nuit. Efficacement, ils m’attaquaient par vagues répétées dans mon sommeil, disparaissant à chacune de mes contre-attaques, pour mieux revenir quand je m’étais ré-assoupi. Les salauds !

Alors que je termine mon petit-déjeuner, j’entends des bruits de pas, les premiers éclats de voix et le cliquetis des outils que l’on remue. Au premier coup d’œil, on ne voit rien avancer notablement dans ce fatras de voitures éventrées, de capots ouverts, de transmissions démontées, de pièces majeures éparpillées et de déchets abandonnés. Le moteur posé à terre à côté de mon bus semble être là depuis une éternité, comme le capot défoncé et la boîte à vitesses posés plus loin. J’ai dénombré plus de quarante véhicules. Et pourtant, en regardant attentivement, alors que d’autres véhicules chaque jour viennent et repartent, les tâches progressent. La journée, les gars de l’atelier bossaient avec entrain, joyeusement et semblaient se soutenir spontanément. Bien que je ne comprenais rien à leurs interactions, je les voyais qui venaient, se donnaient le coup de main nécessaire, apportant un outil, aidant à un positionnement délicat, participant à une action lourde, avant de retourner à leur propre tâche. Aux pauses, ils se regroupaient sur un espace libre entre les véhicules, assis sur leurs talons dans une position impossible pour moi, ou à même le sol poussiéreux, et discouraient en se restaurant.

Les axes de ma transmission avaient disparus l’autre soir et, hier soir en revenant de la ville, ils étaient remontés, roulements de cardan et soufflets changés. Le lendemain fut une longue journée d’attente. Je m’imaginais que le moteur électrique attendu allait arriver rapidement et que d’un simple clic de connecteur, le branchement serait fait et la carrosserie remontée, mais il n’en fut rien. La pièce ne vint que très tardivement et fut effectivement montée, et puis stop, plus rien. La difficulté était que la connectique du moteur du ventilateur indien ne correspondait pas aux câbles du bus. C’était l’histoire répétée du conduit rond d’Apollo 13 qui devait pouvoir se raccorder à un filtre carré, avec un enjeu moindre évidemment. Bon sang, si les Américains ont réussi il y a un demi-siècle à ramener leurs astronautes sains et saufs, les Indiens débrouillards d’aujourd’hui devaient à coup sûr pouvoir relever ce défit facile. Et bien non. Ça palabrait un peu, ça tourniquait dans les amoncellements de vieilles pièces, ça se délitait, ça s’éparpillait et puis ça s’éteint complètement. Tous étant partis vers d’autres tâches, me laissant planté là comme un éléphant furieux dans un magasin de porcelaine. Je ramenai tant bien que mal mon mécano sur le sujet et lui exposait l’idée de fabriquer un adaptateur. Du moteur fichu, on retirerait le connecteur d’origine et on le souderait aux fils du connecteur du moteur indien. Mais qu’avais-je donc dit ? M’étais-je mal fait comprendre ? Je le sentais hésitant, gêné même, il semblait manger la casquette qu’il ne portait pas et son boss, mis au courant timidement, m’affirma péremptoirement une ineptie que je ne compris pas, tant nos bagages d’anglais, nos prononciations et nos intérêts immédiats différaient. On me proposa de modifier le câblage côté bus, ce qui me fit frémir et opter pour un ton décisif et plus cassant. Non ! En aucun cas on ne toucherait au câblage, j’exigeais que l’on teste le ventilateur avec le moteur indien et un adaptateur et me mis à l’œuvre pour récupérer le connecteur du moteur défectueux. On me promit une pièce pour le lendemain à onze heures, ce qui me laissa une nuit agitée pour développer mille et un scénarios, pour ravaler mon impatience et imaginer le pire.

Le lendemain à onze heure, rien, le boss de l’atelier n’était même pas présent. Je lui fonçai dessus dès qu’il apparut et ne le lâchai plus. La pièce, un petit bout de câble qui vint vers midi était incompatible et inutilisable. Entre-temps cependant, la solution de l’adaptateur avait fait son chemin comme la petite aiguille sur le cadran de la pendule et la montée du poivre dans ma barbe. Ils dégotèrent dans leur fourbi gras et poussiéreux un connecteur indien abîmé, mais potentiellement utilisable, qui permit de tester le ventilateur. Ensuite, d’un capot ouvert depuis Mathusalem émergea un connecteur compatible à celui du bus et on me promit pour le soir un connecteur indien neuf. Ça commençait à prendre une forme plus réaliste. Après une nouvelle déconvenue au test, on découvrit encore que le fusible de cet ensemble était fichu aussi, alors le boîtier d’une VW traînant par là en fut démuni. Alors qu’ils courraient de ça, de là à dégarnir des véhicules, à fouiller dans les ordures automobiles, à piétiner la terre graisseuse, je fus pris d’une angoisse sourde. Je ressentis l’image des bateaux de pêches béquillés dans la vase de l’estran breton, abandonnés à la pourriture et à la vermine. Une peur profonde me gagnait. Je vis mon bus finir là, souillé, éventré et dépouillé de ses meilleures pièces. Après le premier tour de clé, après un tour de quartier, malgré la nuit je pris la tangente. Je roulais une heure à l’écoute de chaque bruit, de chaque plainte, de chaque vibration de ma monture. Je ne fis halte dans une station service qu’une fois apaisé. Las, je demandais l’hospitalité et m’effondrai sur mon grabat, abattu mais mobile.

Calm beach, Kânyâkumâri, pointe sud de l’Inde