La route – Inde – Khajuraho
La route – Inde – Khajuraho

La route – Inde – Khajuraho

Depuis que j’ai quitté Hyderabad et pris une diagonale vers le nord ouest, tout m’apparait changé. Bien que qualifiée de «national highway», cette route ne ressemble en rien aux précédentes ; elle est étroite, composée uniquement d’une piste dans chaque sens et séparée par un traitillé blanc. La circulation a presque totalement disparu ; je ne croise que rarement un cycliste ou un tracteur, plus souvent quelques vaches sœuvrées qui semblent m’interroger sur la suite leur dharma.

De chaque côté de la chaussée s’étale une belle mosaïque de champs soigneusement buttés, à peine masqués derrière une haie d’épineux entrelacés. C’est bucolique, romantique, lumineux. Un vélo abandonné en bordure de route, des ouvrières affairées sur leur lopin de terre ont quelque chose d’une composition de Léger ou de Hodler. Je traverse lentement un troupeau qui traîne ses milles sabots sur l’unique chaussée, poussé d’un côté, bousculé d’autre part par d’autres usagers, tandis que le berger suit mollement, comme impuissant dans cet enchaînement chaotique.

Plus loin, sous les yeux de villageois incrédules, je m’arrête brièvement devant la devanture ouverte d’un barbier, entre un tas de sable et une charrette. C’est l’Inde rurale profonde, la ville la plus proche doit être à plus de cent kilomètres, ça sent la friture des samosas et la bouse fraîche que des femmes ramassent à mains nues pour en faire des galettes, qu’elles mettront plus tard à sécher au soleil. Bio, durables, certifiables de l’économie circulaire, ce sont les ancêtres des pellets de la Coop !

Plus tard, dans le trafic et l’agitation de la petite ville de Khajuraho que j’ai maintenant rejointe, alors que je cherche une place pour me garer, je suis hélé par une grande gigue sur un vélo minuscule, le visage mangé par un sourire immense, qui s’exprime dans une mélodie graveleuse d’outre Sarine«Suchsh d’ ’n Platz ?». Un Thurgovien arrivé peu avant a repéré un lieu à l’aide d’une application pour mobile, un endroit plutôt plaisant au bord d’un grand bassin intérieur, légèrement excentré.

Pour une fois, l’emplacement nocturne sera calme. Les jeunes, et des moins jeunes aussi, viennent se mettre à l’eau pour se rafraîchir, se laver, nager ou seulement s’asperger en riant entre les larges marches du bassin et les grappes flottantes des feuilles des nénuphars.

Je ne sais plus comment je suis arrivé dans la minuscule boutique des peintres. Peut-être en quittant le débit de boissons voisin, probablement attiré par un style qui se démarquait des miniatures ou d’autres figures mogholes exposées vers l’extérieur. Les peintres, le père Dinesh et son fils Gajraj, sont charmants, généreux de leur temps, enthousiastes de leurs travaux conjoints et visiblement heureux de ma curiosité naïve. Après l’expérience de décoration du bus à Chennai, j’imaginais adjoindre une petite touche supplémentaire, un accompagnement qui aurait complété l’œuvre réalisée. Je lâche l’idée, qui les interpelle et les fait sourire. Ils n’ont jamais peint sur un véhicule, mais l’idée fait rapidement son chemin, des détails se précisent, les éléments se décident. Ils sont maintenant tout excités à l’idée d’essayer. Peu après, à trois sur une moto, on parcourt la petite ville à le recherche des couleurs et du matériel nécessaire, parce qu’on ne peint pas sur une carrosserie comme sur une toile ou du bois.

Le lendemain je m’installe dans la rue en cul de sac de leur lotissement, situé dans une petite banlieue, entourée de champs de blé, non sans avoir en passant fortement secoué la ligne électrique bien pendouillante et donné une inclinaison très généreuse à son support métallique rachitique. Le décor réalisé à Chennai, une femme en sari devant une Fiat 1960, très mode en Inde lors de notre premier voyage, se complétera d’une main tendant délicatement une fleur de lotus à ma passagère indienne clandestine, et du mantra courant Shubh « शुभा », appelant de bonnes augures. De l’autre côté, le monastère de Lamayuru va occuper le panneau arrière et j’y adjoindrai moi-même, sous la supervision et l’aide indispensable du maître, une autre main tenant une pivoine et le symbole tibétain Om « ».

Un jeune voisin s’interpose gentiment et me montre un motif de bonheur indien qui orne chaque maison ici et qu’il verrait bien ajouter aux autres. Il s’étonne de mon manque d’enthousiasme et peine à comprendre, malgré mes démonstrations étayées d’images du net, que la croix gammée porte en Europe une connotation très différente de l’appel du bonheur en Inde. Seconde guerre mondiale et Adolf Hitler ne sont pour lui que des intonations qu’il entend pour la première fois et qu’il semble avoir déjà oubliées à la fin de ma phrase.

Alors que Dinesh peint, je me remets au dessin, copiant et recopiant sans relâche sur mon petit carnet une main que je veux féminine, étrange dans les déformations et distorsions qu’entraîne ma maladresse. Sous le regard amusé et les encouragements de mes maîtres, je mets un temps considérable à trouver un point de départ qui limite le cumul des écarts. Le lien avec eux est affectueux et sincère. Ramkanwar, l’épouse de Dinesh est adorable, généreuse et chacun prend un plaisir évident à cette cohabitation inattendue, jusqu’aux deux vaches du quartier qui viennent mendier une chapati à l’heure du petit-déjeuner et quelques chiens qui trouvent une large zone d’ombre sous le bus. Le soir, à l’heure de l’apéro, Ramkanwar nous fait de croustillants papadams, je sors des bières du frigo et on échange dans nos anglais lacunaires respectifs nos impressions et nos plaisirs journaliers, remerciant Vishnou et Ganesh des mille bonheurs qu’ils nous accordent.

Peu à peu mon dessin trouve sa forme et sa taille que je reporte sur la tôle. A mes côtés, l’œuvre principale de Dinesh avance. Je m’étonne intérieurement de voir la frêle esquisse initiale disparaître sous un barbouillage grossier, uniformément blanc, puis sous d’autres couches encore, avant de commencer à voir émerger des formes, approximatives encore, puis plus fines et nuancées. Le ciel et les nuages sont posés, les crêtes des montagnes se profilent, certaines se floutent en s’éloignant, d’autres se précisent et accentuent la profondeur. La fierté rajpoute de mon hôte, probablement sa culture aussi, cumulée á sa méconnaissance des régions isolées du Ladakh, transforme progressivement le pauvre monastère de Lamayuru en un palais opulent, étrangement perché sur sa falaise et les modestes chortens estompés du modèle deviennent des tourelles délicatement ajourées. Je m’interpose, je tente d’expliquer la pauvreté des moines bouddhistes, les murs de pisé des constructions, la rudesse de l’environnement et je mesure son désappointement. Je trouve des images sur le net et m’en vais à vélo faire faire des tirages en ville. Il lui faut réaliser sa méprise, nos incompréhensions, effacer et recommencer, mais rapidement son entrain est retrouvé, son naturel joyeux réapparaît, ses yeux pétillent, son travail reprend et Lamayuru émerge enfin.

Chaque matin vers sept heures un quart, je suis réveillé en douceur par une musique pop lointaine. Je dis pop, parce que c’est indéfinissable pour moi qui n’ai aucune connaissance musicale en dehors de Claude François et de son jouet extraordinaire, de Pierre Perret qui vante son pic à glace au-dessus des Grandes Jorasses et de Julien Clerc qui patine sur une jambe. Là, ça chante de manière variée, mélodieuse et plaisante, ça vient de loin et ça semble se rapprocher. A la première écoute, la tonalité me rappelle les vendeurs ambulants parcourant le village de ma grand-mère, à Issogne, quand j’étais gamin. Le son est forcé dans un haut-parleur d’après guerre qui piaille Faust comme la Castafiore «Ahh, je riiiz de me voir si vieille en ce mirroiiiir». Mais là, le son se rapproche, s’intensifie, emplit l’espace jusqu’à me croire assis contre les colonnes acoustiques de Paléo avec cent cinquante dB dans les tympans. La petite camionnette a dû s’arrêter à dix mètres du bus et j’ai peur que les voisins ne balancent quelque chose de pas très délicat par les fenêtres pour arrêter ce tintamarre. Heureusement, il n’en est rien, ça dure cinq minutes, juste le temps de passer à la chanson égrillarde suivante, et la camionnette s’en va. Comme c’est pratiquement tous les jours, je m’informe. C’est lié à une initiative du premier ministre Shri Narendra Modi. Pour permettre aux habitants de se défaire de leurs détritus, un petit véhicule de voirie passe, se manifeste, et les gens apportent leur seau d’ordures. Malheureusement, ça ne les empêche nullement d’en balancer partout, même dans ce lotissement privilégié, ni dans la grosse rigole proche, ni dans le champ voisin, entre autres. Monsieur le premier ministre Shri Narendra Modi a encore du pain sur la planche.