La route – Inde – Kerala et Tamil Nadu
La route – Inde – Kerala et Tamil Nadu

La route – Inde – Kerala et Tamil Nadu

Les Indiens ont l’habitude de manger un peu la même chose aux trois repas de la journée, du riz, des galettes accompagnées de sauces diverses, plus ou moins savoureuses mais toujours fortement épicées. S’y retrouver est une gageure et même après plus de deux mois je n’y suis toujours pas. Évidemment, en me déplaçant continuellement, les compositions culinaires régionales et les appellations changent. Les seuls mets que je crois reconnaître sont le biryani, du poulet, du mouton ou des légumes, cuits à l’étouffée, recouvert de riz légèrement épicé. A plonger ses doigts dans le riz bien chaud pour aller chercher son morceau de choix, ça brûle toujours les doigts. Le tandoori, les morceaux étant d’abord marinés dans du yogourt et un mélange d’épices avant d’être grillés. Tout ça est bon, chaud, fort, secoue les papilles, fait suer abondamment et ça brûle parfois encore l’œsophage. Les mets proposés sur les cartes ne sont souvent pas traduits, ni même toujours écrits avec nos caractères et les explications abondantes des serveurs, le débit rapide à l’accent modulé, joint aux sons des bruits constants en arrière plan, tout ça se pêle-mêle dans mon cerveau et devient incompréhensible : buhna gost, keema matar, aloo gobi, malai kofta, palkatti chettinadu, .. Trouver quelque chose de reposant dans cet aggloméra et ce feu d’épices est un véritable casse-tête, un jeu de roulette russe pipé je me plante presque à chaque coup.

A Munnar le cuisinier d’un tout petit bistrot de quatre tables grillait dehors sa viande de poulet et les effluves qui se répandaient alentour me rappelaient les odeurs estivales des pelouses publiques où les broches tournent pendant que les convives trinquent joyeusement. Sur la braise du grill de belles pièces rôtissaient alors que derrière, sur une broche verticale, un gros assemblage visqueux, badigeonné d’une sauce ocre fumante et dégoulinante tournait lentement. Le lendemain, c’est dans ce petit établissement que je me précipitais. Du menu je ne retenais que la seule ligne que j’associais spontanément au fumet de la broche : «Whole meat roll». C’était un mini durum, la farce enveloppée dans une galette souple très mince. La viande de poulet très finement émincée était nappée d’une sauce jaune ocre. Je crus reconnaître une très légère saveur de moutarde, crémeuse et harmonieusement relevée d’épices diverses, peut-être un xacuti que nous avions dégusté à Goa, un mélange complexe très typique, légèrement plus doux que les currys indiens, qui intègre des graines de pavot blanc, des oignons effilés, de la noix de coco râpée grillée et des gros piments rouges séchés. A voir dans l’assiette, ce devait être un repas léger, mais après y avoir goûté, après avoir gloutonnement englouti cette merveille, j’en remis une couche. J’y retournais quatre fois, faisant sourire le tenancier qui me demandait « Whole meat roll ?». Je composais mon duo, avec le «roll» mixte, moitié viande, moitié légumes, plus proche de l’esprit du durum turc et également délicieux.

La route qui descend au sud vers Madurai, se faufile à travers des montagnes de moyennes altitudes, est très sinueuse. Elle franchit des collines, se glisse sous des pentes raides et quelques courtes falaises. C’est un pays très vert, luxuriant, où les hauts eucalyptus dominent des bananiers qui se mêlent aux arbustes bas et bordent les cultures des théiers. Les parcelles sont traversées de lignes ondulantes formées par les espaces entre les plantes, comme les lignes entre les plants de vigne. Tout est très soigné, très pure et diffuse une atmosphère douce, très reposante. Malheureusement, les points où il est possible de s’arrêter sont rares et tous sont très prisés, chassant toujours plus mon format hors gabarit, jusqu’à en sortir.

L’arrivée à Madurai est tout autre. Après le franchissement des plantations de thé, la route descend en virages serrés dans les pentes terreuses raides, puis, soudain, tout est absolument plat, sans relief, chaud et humide. Les villages sont plus denses, la circulation redevient chaotique, les abords des agglomérations sont sales. En bord de route le feu est mis aux détritus de tous types jetés là, sans discernement apparent, plastiques, bouteilles , chiffons, cartons, fruits pourris, alors ça brûle un peu, ça bouronne, ça fume et ça pue la gadoue des années soixante. Ici est là, des vaches ou des chèvres y cherchent leur pitance.

Madurai est surtout connue pour son temple dédié à Meenakshi, la belle aux yeux de poisson, qui ne se ferment jamais, symbole de sa conscience éveillée. Avatar de Parvati, l’épouse de Shiva ; elle y serait née. Élevée en guerrière émérite, elle régna à la suite de son père conquérant le monde entier jusqu’au jour où, parvenue devant Shiva dans les Himalaya elle fut envahie de timidité et d’une réserve féminine. C’est beau l’Amour quand même, hein ? Le temple, qui est l’un des lieux saints le plus visité d’Inde, comporte deux sanctuaires aux coupoles recouvertes d’or, l’un dédié à la déesse Meenakshi, l’autre à Shiva. On y accède par plusieurs portes, des tours, des gopurams décorées d’un foisonnement de statues représentant des animaux, des dieux et des démons peints de couleurs vives. Il y en aurait plus de trente mille. Il y a onze gopurams, dont le plus haut s’élève à soixante mètres. A l’intérieur, les fidèles hindouistes suivent un parcours qui les mène devant les divinités auxquelles ils adressent leur dévotion et leurs prières. Leur file représente des heures de lente avance, avant d’atteindre les lieux sacrés, auprès desquels attendent les prêtres brahmanes, qui présentent les offrandes aux Dieux. En plus des statues magnifiques et de quelques peintures originales, mon guide me montre au plafond une peinture réalisée en 2008, un lingam de Shiva, dont étrangement le «bec d’écoulement» suit notre regard lorsque l’on se déplace, nous vise et tourne à 360 degrés … Je n’ai pas compris la magie divine qui opérait, je suis encore dans l’extase (internet : rotating lingam Shiva Madurai).

Le centre ville, où me guide le GPS est très encombré. L’enceinte carrée du temple en occupe le centre, autour duquel les rues et ruelles se déploient parallèlement et perpendiculairement, dans une disposition très rationnelle, dans une réalité très encombrée et sans aucune place pour me garer. Je trouverai par hasard une petite place non loin en bordure d’une route de jonction, contre le mur d’une école et dans les bruits de la ville.