La route – Inde -Gujarat
La route – Inde -Gujarat

La route – Inde -Gujarat

La route vers le Gujarat fait mentir Santosh et son extase du développement de l’infrastructure routière indienne. Pour sortir de Mumbai d’abord, c’est tantôt large, tantôt étroit, mais toujours chaotique, encombré, défoncé et sonore. Il faut une heure pour s’éloigner du centre et une autre heure pour quitter la banlieue. Alors la tension décroît avec le trafic qui s’allège, mais à contrario, les nids de poules, les défectuosités de la chaussée s’encaissent à plus grande vitesse. Là où la route est réellement large, trois pistes dans chaque sens, la piste de gauche sert à tout, tant au dépassement sauvage, parfaitement courant ici, qu’au trafic lent ou à l’accès des commerces. Il vaut donc mieux ne pas se laisser trop déconcentrer. Si les pointes de vitesse voisinent les septante kilomètres à l’heure, la moyenne n’est guère que de la moitié, bien loin du calcul optimiste du GPS. On passe donc beaucoup de temps sur la route en prenant le soin de s’arrêter pour se détendre, le matin pour un thé au lait très sucré ou un yaourt liquide sucré et plus tard pour un repas végétarien.

La montée au nord vers Surate s’effectue sans difficulté et nous stoppons à la tombée de la nuit devant le portail du ferry reliant Hazira à Ghogha au Gujarat. Le bateau embarque sur deux niveaux une cinquantaine de camions, autant de voitures, de motos et d’individus qui portent sur nous un regard curieux et incrédules. Ils peinent à croire que c’est la route nous a amené ici, certains me demandent même si le véhicule n’a pas été expédié d’Europe par avion. Une fois les véhicules chargés et les amarres larguées la traversée prend quatre heures. Quatre heures à regarder la monotonie d’un paysage gommé par l’humidité ambiante qui floute l’atmosphère. La mer du Golfe de Cambay est très calme, l’eau est brune comme les rivières après de fortes pluies. Sous le couvert du pont, les relents gras de la friteuse du snack invitent les passagers à se sustenter ou à y échapper en se réfugiant dans les salons intérieurs où des comédies burlesques télévisées distraient les voyageurs éveillés. La partie la plus intéressante, les manœuvres de désamarrage et d’amarrage à l’atterrissage, nous est malheureusement interdite, tous les passagers sont cantonnés dans les salons intérieurs, fébriles et impatients de quitter le bord.

La côte avoisinant Ghogha, qui descend vers le sud jusqu’à Alang, est mondialement connue pour le «beachage» des vieux navires et leur démantèlement. Cent cinquante chantiers à ciel ouvert occupent la plage où sont lancés les bateaux pour leur dernière opération. Petits et gros, anonymes ou célèbres, l’ex paquebot France fut démantelé là, tous finissent leur existence à la déconstruction, dont celle-ci est la plus grande du monde. Dans les commerces avoisinants, tout l’armement naval usagé est proposé, des cloches, des matelas, des canapés de salon, des lavabos en inox, des cordages, des canots de sauvetage, des … La liste est longue, elle occupe plusieurs kilomètres du bord de la route menant à l’entrée du shipyard d’Alang. Plus loin, derrière la barrière, ce sont les chantiers qui démontent les équipements, découpent les superstructures et les coques. Là, impossible d’entrer sans une autorisation venant de la sécurité de l’amirauté de l’état à Ahmedabad. Pas de chance, venir de ci loin et échouer à quelques mètres. Mais l’attitude de l’officier de garde est sans appel, cordiale mais définitive. Je fais donc demi-tour, roule un kilomètre et prend dans une petite rue à gauche, dans le but d’atteindre un centre de ville, ou un quai plus loin où on pourrait boire un thé sur une terrasse. La ruelle s’éloigne en parallèle à la plage, puis s’incurve et aboutit en plein centre de la zone interdite, devant la porte de quelques chantiers. Y entrer et s’y promener n’est bien sûr pas possible, mais y jeter un coup d’œil et demander de regarder de loin, ça marche. On est à peine à cent mètres des coques, ça tient pour quelques instants, le temps d’un coup d’œil et d’une photo, puis on nous fait signe de nous en aller.

Notre but au Gujarat est d’apercevoir la faune, les fauves et les oiseaux. L’Inde a développé une multitude de parcs nationaux, de zones protégées ou identifiées comme abritant des espèces remarquables. Notre premier point, est le Gir National Park réputé entre autre pour ses fauves, lions et léopards en particulier. S’y rendre en suivant les indications du GPS est aisé, cinq bonnes heures de conduite qui nous mènent devant un portail isolé derrière un village que le GPS nous a fait traverser à sa sauce, par des ruelles étroites, sinuant entre les maisonnettes, encombrées de poules, de vaches et détritus. Au portail, dans un abri grand comme un pavillon de jardin, le gardien incrédule nous établi un laisser passer. C’est tout droit, ciao. Passé le premier ralentisseur, la route se rétrécit à une piste, bordée de buissons, de grands arbres feuillus, de petites clairières. Le calme des biches aperçues brièvement semblent écarter le danger des fauves en cas de panne et, à part les ralentisseurs tous les cinq cents mètres, rien ne signale une quelconque présence ou influence humaine. On roule depuis une heure, rien n’a changé. On croise deux ou trois fois une moto ou une voiture dans ce décor forestier. L’étroite route goudronnées fait place à une piste défoncée, mais le décor ne change toujours pas. Après deux heures de route, le GPS annonce fièrement, «vous êtes arrivés !». On est au milieu de nulle part, dans un décor naturel quasi vierge, on ne dispose d’aucune autre indication que la piste terreuse devant nous et le niveau de la jauge du diesel. On roulera encore une heure dans des conditions identiques, avant d’arriver à un portail de sortie, identique à celui de l’entrée. En fait, l’entrée du parc visitable est à trente kilomètre, «C’est par là, à droite» nous dira le portier à la sortie, «Merci pour votre visite et au revoir». Le parc visitable est très organisé, deux heures de visite en 4×4 grillagé, guidé sur un parcours bien défini, lions et léopards garantis. Les lions se foutent de nous, ils roupillent et baillent en tournant le dos aux véhicules des visiteurs enthousiasmés. Les léopards, pour des raisons de sécurité abscondes, soit qu’ils bouffent les visiteurs, ou les gardiens, ou les deux peut-être, sont isolés dans des fosses de béton sans rien à faire d’autre que d’aller dormir dans les arbres. C’est beau quand même, mais on leur souhaite le même changement de régime que les ours de la fosse de Berne, pouvoir nager dans l’Aar et bouffer les lents nageurs bernois, c’est quand même plus rigolo.

Le point suivant ne sera qu’un bref passage sur la côte océanique à Madhavpur, où une zone de ponte de tortues de mer est protégée. Malheureusement, à cette période de l’année, les tortues ne viennent pas et les lâchers de jeunes frais éclos sont passés aussi. Porbandar, à quelques encâblures de là, annonce une zone d’observation d’oiseaux. C’est un lac intérieur à la ville, d’environ un kilomètre carré, qui accueille des oiseaux d’eau, des passereaux et des rapaces. Juste à la tombée de la nuit, un petit rapace vif passe devant nous à quelques mètres, emportant dans ses serres une longue et fine proie ; il va se percher dans un arbre voisin. C’est un petit faucon de l’Amour, de la taille d’un pigeon, gris, aux pattes puissantes et au bec tranchant, qui a attrapé un gros rat dans le terrain vague voisin et qui, sans se gêner de nos observations, le dépèce avidement sur une grosse branche. Le lendemain, nous découvrons une multitude d’oiseaux, la plupart nouveaux pour nous, des ibis à tête noire, des martins pêcheurs, des grues communes, des tadornes casarca, des flamants roses, des paons, des talèves sultanes, des vanneaux indiens et beaucoup d’autres encore, la réserve identifiant plus de cent cinquante espèces, endémiques et migrantes. Au-dessus de nous, dans le feuillage d’un palmier un petit oiseau d’apparence noire se penche et butine dans des grappes de fleurs. Nous sommes confortablement installés sur un banc à observer son manège. C’est souvent inattendu, bref et rapidement passé, mais là, c’est proche et ça dure. Aux jumelles, on le voit passer derrière une palme, disparaître et réapparaître. Les ailes semblent mattes, alors que le reste du plumage brille d’un éclat métallique. En fait, il est bleu nuit brillant avec un long bec noir recourbé, c’est un souimanga, Claude François réincarné en oiseau. En période nuptiale, il change totalement de couleur et passe au jaune et blanc pour séduire sa belle.

Souimanga – Guêpier d’Orient – Martin pêcheur (Alcyon à tête marron)

Dans l’observation des oiseaux, je catégorise trois phases. D’abord, un bref aperçu, un vol rapide, une tache de couleur, ou une silhouette. L’œil a vu quelque chose, mais ça reste non identifiable et toujours frustrant. Ou alors, on a vraiment vu, remarqué quelques détails qui permettent l’identification, mais c’est resté bref. La dernière phase est plus exceptionnelle. L’oiseau est là, il se laisse voir et examiner à la jumelle. S’il se déplace, il réapparaît, ça dure. Sur la route, le lendemain, plusieurs espèces nous feront ce plaisir. D’abord des guêpiers d’Orient, peu farouches, posés à quelques mètres sur un fil, ou sur une branche dégagée, qui observent leur environnement, plongent soudain sur une proie, une libellule ou un autre insecte volant puis s’en retournent à leur position de départ. Une merveille d’oiseau, vif, coloré, vert, orange, masque noir, mais qui reste impossible à photographier sans moyen puissant. Il faut donc se contenter des yeux et du souvenir de ces instants exceptionnels.

Grue à cou noir – Tantale indien – Ibis à tête noire

Plus loin sur ma route, peu avant l’entrée d’un village, j’aperçois brièvement sur ma gauche une étrange sculpture en bordure de ce qui pourrait être un jardin. Tout est difforme. Dans le bref coup d’œil hors de ma vision de conduite, j’ai entre aperçu une forme bizarre, un peu comme un nain de jardin, mais en forme d’oiseau marabout, ramassé sur ses pattes. C’est plutôt moche, grossièrement peint avec du noir, du blanc et du rose et les pattes en fer à béton rouillé. Interpellé quand même, je me retourne encore brièvement, la statue a bougé ! Elle a tourné la tête vers moi, probablement déçue et vexée de mon appréciation peu flatteuse. Je raconte mon aventure, mais l’observation est trop vague pour l’expliquer à Google et la configuration de la route ne permet pas un retour aisé, tant pis. Il ne se passe pas dix minutes que deux oiseaux, bien redressés cette fois, qui pataugent dans la gadoue à quelques mètres de la route, nous interpellent. C’est un grand échassier, une espèce de cigogne, avec un long bec jaune orange un peu massif, une tache rouge autour de l’œil, la tête et le cou blanc, l’aile et le corps ligné pointillé blanc et noir, une tache rose en bout de queue, et ses longues pattes roses. Le créateur n’était vraiment pas inspiré ce jour là. Une heure plus tard, dans un champ, il y en avait une centaine, dignes comme les portiers à l’Hôtel des Bergues. Je tente le coup de la photo, m’approche en catimini comme un Sioux sur la piste d’un caribou, quand l’un s’envole en douceur, puis dix autres, puis tous les autres. Cet oiseau, le «painted stork» ou tantale indien, est une splendeur absolue en vol, il ne laisse voir qu’une ligne droite fine du bec aux pattes tendues vers l’arrière, bordée des larges rectangles des ailes, une douceur, une délicatesse qui, ici, se multipliait par cent. Un moment rare.

La réserve de Khijadia fut notre prochaine halte, nous y sommes arrivés en fin de journée. Après leur étonnement de voir débarquer des «Martiens», ou quelque chose de beaucoup plus exotique encore :

«Qu’est ce qu’il fait, qu’est ce qu’il a, qui c’est ce mec là ?
Il a une drôle de tête, ce mec là, complètement gaga,
Et puis sa bagnole les gars,
Elle est drôlement bizarre les gars,
Il a un drôle d’accent ce gars-là,
L’a une drôle de voix,
Qui c’est ce mec là ? »

On nous a aimablement et généreusement invité à partager un repas typique gujarati. Ouais mais, des repas «typiques», on en faisait jusqu’à deux chaque jour que le Seigneur fait depuis quelques semaines et ce jour là, avec ce que nous avions sous la main, on était en train de se faire un doux bircher-muesli réparateur. Un repas sans épice, sans ce goût tenace de coriandre typique de la cuisine indienne, sans piment, sans tout ça. Un moment de calme pour le palais, juste ce soir-là, juste à ce moment-là. Mais une telle gentillesse, une telle spontanéité, une telle générosité ne se rejette pas, alors va pour un repas typique gujarati, faisons contre mauvaise fortune bon cœur. On nous fit visiter la cuisine, un espace extérieur où quatre femmes accroupies découpaient et cuisaient des aliments pour une classe d’écoliers en sortie d’étude, alors deux de plus ou de moins. Le repas était excellent, savoureux, bien épicé. On a limité les quantités, on a fait la fine bouche un peu, on a géré beaucoup et on a adoré le geste.

Un guide nous accompagnait le lendemain pour une longue balade à pied, ponctuée de nombreux arrêts. Bien organisé, il a compté une quarantaine d’espèces observées, certaines juste entrevues, d’autres réellement bien observées. Il connaissait bien son terrain et son sujet et nous a aidé aussi à nommer des oiseaux que nous avions observé ailleurs, grand coucals, canards à bec à bosse, cormorans pygmée, martin pêcheurs, pélicans, hérons pourpre et hérons à bec ouvert, spatules, aigles criard, busards des roseaux, étourneaux roselin, chevaliers sylvain, bulbuls à ventre rouge et à oreillons blancs, la liste est longue. Sur le retour, comme une cerise sur un gâteau, un couple de chouettes brame, petites boules de plumes, mignonnes comme des chevêchettes, hululaient doucement dans un arbre de la cour, juste au-dessus de nos têtes. A deux mètres, dans une anfractuosité, nichaient leurs deux jeunes . En quittant le parc, on fut encore arrêté par un large groupe de grues communes, deux cents peut-être, paissant paisiblement à quelque distance de la route.

La région est sans relief, les terres sont coupées par de vastes méandres d’eau de mer et d’eau douce, séparées avec quelques digues artificielles qui créent un labyrinthe routier. Loin des villages, c’est un paradis visuel de zones aquatiques, d’espaces herbeux, de marécages, de bosquets denses, où volent et s’abritent les oiseaux. Les chemins sont étroits, souvent défoncés et le trafic quasi absent. Heureusement, parce que croiser est une épreuve d’adresse et de patience, le fossé est à raz du goudron et généralement profond. Le point plus au nord de notre parcours gujarati est la réserve de Nal Sarovar. C’est un endroit principalement lacustre, visitable exclusivement en barque. Installés à l’entrée en fin de journée, les curieux sont partis, le garde a fermé sa barrière et la nuit est tombée. C’est le feu tournant de la voiture de police qui nous tire de notre torpeur. L’officiel en civil se présente, s’excuse de sa démarche qu’il comprend dérangeante. Il nous demande notre intention, s’intéresse à notre parcours, puis nous invite à nous déplacer, pour des raisons de sécurité (?) et à rejoindre le centre de la réserve. Il nous invite aussi à nous joindre à son groupe le lendemain avec des proches et invités, pour une longue visite en barque avec un guide.

La profondeur du lac n’étant que de quelques dizaines de centimètres, les barques sont mues par la poussée du batelier sur une longue perche. A l’image des gondoles de Venise, nous glissons sur le Canal Grande et admirons ce décor de Monet, longues herbes fines, fleurs de lotus et vol de canards roux. Le calme, le silence sont absolus. Au loin, un grand échassier s’élance, tournoie et se pose sans bruit. C’est sublime.

Pranav, est un responsable administratif lié à la surveillance des parcs du Gujarat. Il nous invite ensuite à nous joindre à ses proches pour le repas de midi, puis, un peu plus loin sur la route, à l’observation d’un site ouvert, sur lequel ont été repérées des grues à tête rouge, une espèce que Raymonde avait découverte au Ladakh lors de son dernier voyage. Le repas, végétarien et typiquement gujarati ne ravira pas vraiment nos palais et œsophages, c’était attendu. Que pensez-vous de l’Inde ? Comment répondre à cette question. Je m’étonne, je lui dis mon incompréhension de voir cette nature sauvage si belle, préservée avec soin et conscience par un gouvernement et son personnel local, une activité agricole besogneuse, encore beaucoup travaillée sans moyen mécanisé, les murets bien entretenus, les butes de retenue des eaux d’irrigation régulières, les champs bien formés et, dès que nous approchons des villages de ceux-là même qui entretiennent cette belle nature, une saleté immonde qui borde les rues, s’entasse près des maisons, se déverse dans les lits des rivières asséchées. L’état s’active à améliorer la situation, mais je doute des paroles de leur premier ministre Mr. Modi, entendu quelques jours auparavant à la télévision dans le cadre de la COP de Dubai, s’engager sur le terrain de l’écologie et d’une COP 2030. L’échange reste un peu en suspens.