En franchissant le porche de Fathepur Sikri, je fus saisi d’une profonde émotion, un peu comme quand on rentre à la maison après un long voyage. Pourtant, je ne me souvenais pas de tout, et aussi parce que de nombreux aménagements avaient été réalisés, mais quand même, la belle couleur rouge du grès du Rajastan me ramenait des souvenirs profonds et heureux.
Juste avant le passage du porche, je remarque un petit vendeur de rue, son minuscule étal installé dans une simple armoire en bois surélevée dont le fond et les portes ouvertes sont surchargés des produits de son commerce. C’est un mode assez fréquent en Inde, au passage sur un trottoir, on y vend un peu de tout, de la petite cuisine, des sandales de cuir que le cordonnier confectionne assis à terre devant sa boîte, un repasseur de chemises avec son fer au charbon de bois et là des accessoires de téléphone mobile. J’ai d’abord vu le porche, puis le vendeur et un large espace à ma gauche dans lequel je me suis glissé. J’ai montré le bus au vendeur, lui ai donné mon téléphone et je lui ai demandé de faire des photos quand je passerai sous le magnifique porche. Il a souri, visiblement amusé, et le jeu a commencé. Après le premier passage, on a critiqué ensemble les prises de vue. Le trafic encombrait la vue, alors on a recommencé, et encore une fois. Le vendeur de lunettes voisin s’est invité, ainsi qu’un autre quidam, tout le monde s’est amusé et le petit vendeur s’est réjoui des cinq cents roupees pour ce travail.
Un grand parking est organisé avant la ville et le site historique, où les guides et les chauffeurs de rickshaws abordent les arrivants sans les laisser souffler. Ignorant leurs appels empressés. malgré la chaleur, je choisis de marcher un peu, la grande mosquée n’est qu’à une demi-heure, bouger un peu ne pourra que me faire le plus grand bien. Au pied de l’escalier monumental, les marchands du temple attendent avec leurs babioles, glaces et boissons, mais aussi des statuettes en pierre, des éléphants, des boules ajourées, des bougeoirs, des colliers, toute une panoplie que l’on a déjà vue ailleurs et autre part et à chaque fois, des dizaines de vendeurs côte à côte proposent la même marchandise, cassant les prix un peu, et cassant les pieds plus que le précédents. Comment survivent-ils alors que le chaland est rare et reste indifférent à leurs suppliques ? Je suis abordé par un homme, la petite trentaine, d’une certaine autorité, qui me signale que les shorts ne sont pas autorisés mais que le gardien des chaussures dispose de pagnes pour me couvrir les genoux. Il n’est pas guide, il ne veut pas d’argent, il m’explique simplement comment accéder au lieu et les impairs à éviter, la tenue à observer dans le mausolée du saint homme Salim Chisti, où je dois me couvrir la tête, et dont les superbes moucharabiés délicatement taillés dans le marbre blanc méritent une attention toute particulière.
C’est effectivement remarquable, et paradoxal, de découvrir cette construction admirable, exceptionnelle, de la main et de l’esprit des commanditaires du mausolée d’Agra, qui lui ont offert cette dernière demeure de la plus grande finesse, de nombreuses attentions, alors que l’homme vécu reclus en ermite dans la grotte d’une falaise non loin. C’est qu’il avait su prévoir l’arrivée du fils de l’empereur, qui fut nommé Salim en hommage à son prédicteur. En fait, mon accompagnateur spontané me sert de guide dans l’enceinte de cette magnifique mosquée, jusqu’à arriver dans un coin à un petit étal de babioles, de statuettes en pierre, d’éléphants, de boules ajourées, de bougeoirs, de colliers, toute une panoplie que l’on a déjà vue ailleurs… En fin de journée j’ai fait le tour, visité le palais et passé un bon moment à échanger avec deux couples de Français, sur le voyage et sur le monde.
Le long de la route menant en ville et au site est bordé d’un long mur qui isole les propriétés derrière et comme souvent ailleurs, ces longs murs de maçonnerie servent de support publicitaire, dont le contenu est joliment peint. Souvent c’est de la publicité pour un ciment, un opérateur de téléphonie ou encore une marque de lait, parfois ce sont des décors plus libres, des motifs floraux, des scènes de vie ou des messages sur la protection de la nature. Là, je fus interpellé parce que c’était particulièrement bien réalisé, mais aussi parce que j’avais déjà vu ce message à Mumbai, à Mahabalipuram et ailleurs aussi.
Le message relève l’importance de la protection de l’eau, de la gestion des déchets avec un accent particulier sur le plastique. C’est très joliment fait, les oiseaux, les arbres, les poubelles, tout y est pour apprendre à faire juste. Devant moi, à Mahabalipuram, mon guide avait balancé son gobelet vide par dessus le mur et par dessus le message, pas à la poubelle, puisqu’il n’y en avait pas. Ici c’est pareil, bien qu’il y en ait quelques unes au parking, le derrière du mur sert de dépotoir. Pas sûr donc que les stratégies déployées pour nettoyer l’environnement urbain soient les bonnes.
Il est des jours où Cupidon s’en fout, il est des jours où Cupidon s’en fout… Ce refrain me trotte dans la tête aujourd’hui comme un vers d’oreille, alors qu’il y a longtemps maintenant, dans la clameur permanente de la vie indienne, que j’ai mis le lecteur de musique sur «off», cherchant à coups de cumuls aléatoires de secondes de pseudo silence à me reposer l’ouïe. J’ai l’impression d’ailleurs qu’elle s’est légèrement dégradée, que le brouhaha me semble souvent inaudible, insupportable même parfois, alors que les locaux, tout en conduisant leur moto dans cet environnement sonore constant, discutent normalement au téléphone. Brassens évoque si bien l’abandon de la muse Venus qui, ce jour-là pour lui était distraite, mais pour moi, ce fut le lendemain de mon arrivée à Fathepur Sikri que la muse concernée était aux abonnés absents. Pourtant, l’arrivée avait été plaisante, riante même. Le soir, après ma visite de la mosquée et du palais, juste de l’autre côté de la route, dans un improbable bistrot de trottoir, sièges de jardin en plastique à même la terre battue et zonzonnades de mouches en arrière fond, je mangeais un excellent «mutton masala», assez chargé en dépit de l’annonce du chef, mais superbement savoureux, subtilement équilibrés, de ces sauces que l’on pompe avec du pain et pour lesquelles on reprend du riz pour n’en rien laisser, une vraie merveille. En plus de ce bonheur, assez rare à ce niveau, la carte mentionnait servir un «breakfast». Je n’y ai pas prêté attention, ce n’est pas mon habitude de déjeuner au «dal» épicé de bon matin, alors que mon cerveau n’a pas encore retrouvé toutes ses coordonnées. Ce n’est venu que plus tard dans la soirée, suite à un retour de saveurs dans le palais.
Le lendemain matin, surprise, la chaîne était tirée et l’abattant du comptoir fermé. A l’enseigne d’à côté, ils me proposèrent bien un riz byriani dont je ne voulus pas, mais rien d’autre. Celui d’à côté était fermé, le suivant aussi, ainsi que le prochain à cent mètres. Je fus donc forcé de revenir sur mes pas et de prendre au moins un thé dans le bourdonnement des mouches. Si j’avais vu le site historique, je n’avais pas parcouru la petite ville très typique, resserrée au pied de la colline, aux rues, ruelles plutôt, étroites et encombrées, animées, le chaland interpellant le marchand alors qu’un cycliste et deux scooters tentent de contourner une vache imperturbable. J’y vins donc, avec la ferme intention de profiter des nombreux restaurants en chemin et d’acheter fruits et boissons. Première déconvenue, les restaurants étaient tous fermés et dans les rues, tous les rideaux métalliques étaient tirés. Pourtant, bien qu’il n’y ait guère eu de monde dehors, ça ne donnait pas l’impression d’un couvre-feu ou de quelque chose de grave. Enfin, sauf pour mon estomac qui restait désespérément inassouvi. Je trouvais bien quelques vendeurs ambulants, mais là encore la muse était contre moi, ils ne proposaient que des oignons, de l’ail et du gingembre et franchement, croquer des oignons au petit-déjeuner… Je restais donc sur ma faim et mon questionnement.
Ce sont des jeunes, hilares, qui m’orientèrent par leur accoutrement, leurs habits, leurs visages maculés, de bleu, de rouge, de jaune. Et des couleurs, il y en avait aussi par terre et sur leur moto. Des gamins, colorés eux-aussi, se courraient après en riant de leurs farces, et peut-être aussi de ma déconfiture, elle, sans pain ni beurre. Ce jour là était férié jusqu’au soir, joyeux et festif pour tous ou presque, surtout pour le farceur.
Holi, la fête des couleurs a eu lieu cette année le 25 mars, un jour de pleine lune. Elle marque la fin de l’hiver et le début du printemps et célèbre la victoire du bien sur le mal. Alors on se jette dessus des couleurs et de l’eau colorée. L’origine est religieuse, violente et alambiquée entre Vishnou et Hiranyakashipu. J’y préfère celle de Krishna amoureux de Rahda, ça réveillera un peu Cupidon, qui soucieux d’effrayer sa bien aimée avec sa couleur bleue, s’amusa au cours d’un jeu à colorer son visage. Joyeux Holi à tous !