La route – Inde – Demain sera toujours demain
La route – Inde – Demain sera toujours demain

La route – Inde – Demain sera toujours demain

Santosh, un Indien rencontré à Mascate en Oman, m’avait dit que je ne reconnaîtrait pas l’Inde, tellement elle a évolué, principalement ces vingt dernières années. Et ben non. Bien sûr, les vieux taxis Ambassador noir et jaune, déjà obsolètes en 1982 ont disparus, de même que les vélo-rickshaws, les Premier, un modèle Fiat 1100 de 1960, remplacés par de petits véhicules d’origine japonaises ou coréenne, des Suzuki, des Honda, des Hyundai, des Toyota, quelques gros 4×4 aussi, une ou deux Mercedes, Range Rover et même une Jaguar. Quant au reste … Les rues ici sont juste à l’opposé de celles de Dubai ; il est facile d’y flâner et de les traverser à condition d’être très attentif. Le trafic est intense mais ralenti par le chaos total de tous les véhicules, auto-rickshaws, mini-taxis, voitures, jeeps, scooters,  camionnettes, bus et autres qui s’y insèrent, se faufilent, poussent, forcent, frôlent et klaxonnent, klaxonnent et klaxonnent encore. Le bruit de la rue omniprésent est dominé par les klaxons ; je n’ai pas compté deux secondes sans klaxons. Dans le taxi, bloqué au feu dans une longue file dense, dès que le feu passait au vert, le chauffeur klaxonnait, sans effet, jusqu’à ce que la file se défasse naturellement et que les véhicules puissent avancer.

En passant d’un quartier à l’autre en taxi, en changeant d’hôtel, en me rendant dans un musée ou au départ des bateaux pour Elephanta, j’ai emprunté des artères, des axes majeurs de deux pistes de chaque côté, avec une large berme centrale de béton au milieu. La piste extérieure sert à tout, à la circulation, au débordement des commerces, au parcage sauvage, à la circulation des piétons, à la stabulation d’une ou deux vaches, aux ordures que visitent des rats. Les odeurs côtoient les sons dans un vivant méli-mélo de parfums, celui des fleurs, des femmes, des fumées des grillades, des brûlis de déchets, des gaz d’échappement, des senteurs des ordures et des égouts. Un vrai challenge pour les sens.

Désolé Santosh, pour l’instant je ne vois du développement en cours que les piliers du métro en construction, quelques palissades de chantier et des enseignes de marques internationales. Certes, dans les bistrots, on ne boit plus la bière en cachette dans une théière, on en sert ouvertement ça et là, et on trouve quelques shops spécialisés avec bières, vins, Champagne, spiritueux et même du vin indien. Nashik, un district à trois heures de Bombay, serait la principale zone de production d’un produit qui commence à intéresser les Indiens. La consommation était d’un centilitre par personne en 2010. Multiplié par un milliard et demi d’habitants, ça fait quand même bien quelques hectolitres.

Je n’avait pas trop prolongé mon séjour en Suisse, l’agent maritime m’ayant poussé à rejoindre rapidement Mumbai, pour démarrer les formalités de dédouanement du véhicule avant son arrivée ; «To speed up the process» avait-il dit. Ouais, ouais, mais… «Tomorrow we should know, tomorrow». Pour des raisons que je ne connaîtrai jamais, le véhicule n’est pas parti de Dubai dans la semaine comme prévu, ni la suivante. Je l’attendais en Inde depuis une quinzaine quand on m’a annoncé sa prise en charge. Demain sera toujours demain, c’est digne d’un titre de James Bond, en moins dynamite cependant. Raymonde m’ayant rejoint entre-temps, on a pris notre mal en impatience et parcouru la région.

Le slum de Dharavi Mumbai valait bien un détour, dévoilant son intimité, ses activités et la résilience humaine dans des conditions que nous sommes loin d’imaginer. On y fabrique du savon à base d’huile de friture, destiné aux casseroliers des restaurants de la ville, des articles de maroquinerie en cuir, sans grande concurrence pour Chopard ou Louis Vuitton. On y récupère les plastiques, démonte les claviers de nos vieux ordinateurs, des jouets cassés, des pièces de carrosserie et d’autres objets consommation et on en sépare les matières, PP, PS, ABS et mille autres combinaisons, assis à même le sol, dans un fouillis, une crasse et des odeurs repoussantes.

Le slum compte néanmoins des hôpitaux, des écoles publiques et privées et abrite dans son ensemble plus d’un million de personnes. Il occuperait le troisième rang dans le déshonneur social et sanitaire mondial. Tout ne se visite pas et rien sans un guide local. On ne photographie pas non plus cette intimité sordide.

Non loin de là, la laverie à ciel ouvert de Dhobi Ghat sèche les linges des hôtels au soleil. A défaut d’une belle rivière aux eaux claires et abondantes, ce sont des bassins en béton qui coulent des uns aux autres et déversent leurs eaux savonneuses dans un chenal étroit. Le pont qui franchit la voie du chemin de fer offre un observatoire idéal pour nos regards voyeurs sur le dur labeur des hommes. Ici, à l’inverse de nos lavoirs, ce sont principalement les hommes qui manutentionnent, plongent, brassent et essorent.

A arpenter les quartiers d’un endroit à l’autre, à pied pour les distances de moins d’une heure, en taxi au-delà, à user notre attente, les jours s’égrainaient lentement, mais la réponse de l’agent maritime demeurait, «Tomorrow sir, or maybe the day after.». On est donc parti quelques jours pour sauter le week-end, un petit tour en taxi de sept cents kilomètres vers les pèlerins de Shirdi, pour Sai Baba, un guru indo-bouddhiste du début du siècle passé (1836-1918) dont la parole réconfortante et l’exemple sans faille drainent cinquante mille dévots par jour et en fait le troisième courant en Inde. On fit ensuite le détour d’Ellora et d’Ajenta, des sites rupestres magnifiques, entièrement creusés et sculptés dans la masse rocheuse des falaises du canyon. Époustouflant, gigantesque, émouvant.

Ce sont des dizaines de grandes cavités qui ont été créées, profondes de plus d’une trentaines de mètres, larges de quinze ou plus et hautes de dix. Des piliers monumentaux et massifs soutiennent les plafonds, certains sculptés et des niches ornent les fonds et les flancs des espaces. On y était déjà venus, mais on ne peut qu’y revenir, tant l’endroit est beau, le travail titanesque et le ressenti profond.

Puis on a foncé vers Mumbai et loupé de peu un rendez-vous fixé en fin de journée en raison du trafic monstrueux et innommable à l’entrée de la ville. Je me suis donc précipité le lendemain pour signer un papier, et réentendre la litanie de «Tomorrow sir, or maybe the day after». Le curry du repas de la veille me montait lentement au nez. On ne savait même pas avec certitude où était le conteneur, bien qu’il fusse annoncé parti. On doutait de plus en plus et notre programme le plus raisonnable menaçait d’en prendre un coup. On se remit donc à travailler nos chakras, Ooom, et à reprendre nos visites locales. On visita la résidence de Ghandi à Bombay, puis le port de pêche. Le va-et-vient des camions, des porteurs, la manutention des caisses, la confection des copeaux de glace et les poissons sortis des cales. C’est superbe de vie, coloré, puissamment odorant, énergisant. L’eau me montait à la bouche et j’aurais volontiers taillé de belles tranches crues dans un thon juste sorti d’un bateau, ou lancé sur la braise une dorade me regardant d’un œil torve, mais bon, Raymonde, dans la chaleur du moment n’avait pas le cœur à ça. «Tomorrow Michel, or maybe the day after. ».

Dring, dring, le téléphone sonne. «Now sir, now. Neva Sheva port, container dock, hurry up !».

Pour l’arrivée de Raymonde, j’avais changé de quartier, quittant une artère fréquentée, bruyante, sans restauration autre que celle de la rue, à manger debout et tenir entre ses doigts des aliments dégoulinants et fortement épicés. J’avais trouvé un établissement plus confortable, dans une rue calme, qui, sans être vraiment cosy, semblait plus adapté après une épuisante journée de voyage. Dans ce quartier, je n’avais encore repéré qu’un restaurant de cuisine italienne. Là le confort était parfait, bien équilibré, le décor boisé soigné, le carrelage sombre ajusté, les sanitaires irréprochables, le service délicat, la cuisine savoureuse, l’eau pétillante et le merlot gouleyant. C’était juste parfait pour mes papilles déjà un rien écorchées par les saveurs violemment épicées de la cuisine indigène. Mais je fus gentiment raillé. Un grand voyageur qui se réfugie dans ses habitudes étroites, à l’image de l’Allemand recherchant sa Bratwurst et sa Heineken sur les plages ibériques. Pfff, c’est trop la honte ! Deux semaines plus tard, à notre retour d’Ajanta, Raymonde acquiesçait pour une trêve gustative. On convint qu’à l’arrivée du bus, on irait célébrer l’évènement dans cet excellent restaurant italien, confortable et soigné, spaghetti aglio e funghi al dente, un verre de merlot chatoyant et le tiramisu bien crémeux pour terminer. Ouais, ça serait bien, ça serait très bien même ! La cuisine indienne est indiscutablement savoureuse, puissante, déroutante et donc, une petite pause de temps à autre, la voie du milieu des bouddhistes appliquée à la gastronomie, ne peut qu’amener la paix dans les palais en feu.