La route du sud – Albanie
La route du sud – Albanie

La route du sud – Albanie

Depuis notre sortie de Croatie nous avons renouvelé avec une expérience, oubliée depuis plus de vingt ans, les douaniers ronchonchons, animés par des procédures disparues de notre environnement géographique immédiat. Si t’es ronchon, si t’es chafouin fais attention ! N’exagérons rien, il n’y a plus de sac de sable, de chicanes en béton, de mirador et de garde en arme, mais juste une attente procédurière non explicitée, qu’il vaudrait mieux avoir devinée avant. Ça m’énerve, ça m’énerve. Imagine la scène. Quelques drapeaux fiers claquent au vent devant des bâtiments fonctionnels en tôle grise alors qu’une longue colonne de véhicules progresse lentement, par à coups, jusqu’à une cabine noire. Quelques mètres plus loin, une ligne blanche est tracée sur le sol et juste derrière un gars, inexpressif, vêtu d’un t-shirt beige marqué «CARINA» semble attendre la prochaine glaciation. Je regarde le gars attentivement et je roule devant la cabine noire, à l’allure de l’escargot en période de canicule, quand j’entends, mais n’ai-je pas rêvé ?, «Mrfff !». Je plante illico sur les freins puis recule prudemment de trente centimètres. Je distingue alors parmi la brillance des verres noires de la cabine noire, une petite ouverture sombre dans laquelle apparaît deux mains posées sur un clavier. C’est apparemment de là que s’est échappé le subtil langage universel et polissé :«Mrfff !» dont je ne dévoilerais pas la signification formelle locale par neutralité diplomatique et par simple manque de témérité aussi. Ça m’énerve, ça m’énerve. Visuellement, le douanier «CARINA», bien visible devant moi, semblait m’attendre, mais c’était sans compter sur l’hospitalité primaire du policier, en charge de l’enregistrement des meta-données, dissimulé dans l’obscurité de son trompe l’œil. Merde. Quand donc le monde gommera-t-il tout ce bazar de mes deux ? Bien sûr, fort de l’expérience, au retour de Mostar je me gafferai. Eh ben non, ça n’aura pas suffit. Le même piège déclenchera le ronchonchon «Mrfff !» me faisant à nouveau risquer ma liberté confédérée pour quelques centimètres de goudron. Ça m’énerve, ça m’énerve. Cependant, qu’on se rassure, le bagne méditerranéen est vivable, le Sauvignon y est frais, la feta épicée et les gambas savoureuses.

Le nord de l’Albanie ne nous a pas laissé une impression marquante. Les paysages sont monotones, les villes tristement modernes et encombrées et les villages à l’urbanisation chaotique, sans charme ni attrait. L’espace agricole est mité de constructions discontinues de tous genres. certaines soignées, d’autres délabrées, intercalées de chantiers en cours ou abandonnés, et de terrains vagues ou en friche et souillés. Les déchets sont omniprésents, les stations en service ou hors d’usage nombreuses. La société de consommation est omniprésente avec ses affichages et ses supermarchés, mais l’argent fait défaut pour l’entretien. Nous avons donc aucune raison de traîner par là.

Au sud de Vlorë, alors que nous traversons une zone montagneuse sur une route sinueuse, les constructions se sont faites rares, à peine quelques bâtisses cachées dans la verdure d’où s’échappe un chien et quelques chèvres. Nous faisons alors le constat d’une quasi absence de développement économique, aucun déchet, pas de carcasse de véhicule, peu de circulation ne salissent cette heureuse contrée. La nature est simplement belle, les verts sont intenses, le ciel chargé est vivifiant. La route monte et serpente entre les roches apparentes, partiellement recouvertes de forêts basses puis, passé la crête, l’horizon s’ouvre pleinement sur les bleus du ciel et de la mer. Ici, l’environnement est intact, la végétation est éblouissante, buissons de genêt, hauts cirses fuchsias, coquelicots rouge sombre, onagres jaunes et ça hume, ça sent bon la sauge sauvage.

Plus loin, alors qu’on s’approche de la frontière, la route hésite entre terre et mer, s’éloigne des zones marécageuses et se glisse sur les étroites bandes des presqu’îles. Depuis longtemps, la dame du GPS s’est tue. Tout d’abord, débordant d’énergie et d’empressement elle s’est évertuée à nous orienter à gauche, bien qu’il n’y ait rien eu, puis elle a essayé la droite, mais je ne l’ai pas écoutée. Plus loin, elle a encore essayé quelques fois le demi-tour, sans plus de succès. Puis, ce fut le silence ; on n’entendait que le doux ronron du moteur et, de temps à autre, le claquement sec de la suspension, quand on tapait dans un nid de poule ou sur un mauvais gendarme couché. Rien de la petite dame. Elle boudait, faisait bande à part, elle roulait pour son compte en off-road dans les champs, tantôt à notre droite, tantôt à notre gauche, sans que nous nous retrouvions. La traversée de l’Albanie fut pour elle une solitude déprimante.

Notre atlas routier au 1/1’000’000 est un peu sommaire. Tout au sud sur la côte, les routes sont rares, très finement dessinées et elles se perdent parfois dans les textes, les contours et les autres marques. Difficile donc d’identifier si la route, sur laquelle nous roulions, est un cul de sac ou aboutit sur un pont. Rien de tout ça ! La petite route étroite aboutit à un bac de fortune, un petit plateau flottant tracté par un câble, faisant la navette constamment sur la cinquantaine de mètres de l’estuaire. Rustique et exotique à la fois.