La route – Azerbaijan – Baku
La route – Azerbaijan – Baku

La route – Azerbaijan – Baku

J’ai quitté Aktau comme sur la pointe des pieds. Après trois semaines de questionnements, d’attentes et de demi-réparations, je piétinais, je trépignais, je me forçais à me persuader que tout allait bien en fait, que tout s’arrange, que rien n’est dramatique ni même réellement problématique. Je me sentais me ronger de l’intérieur.

Yvan le mécano et son frère étaient pleinement dévoués, pragmatiques et plutôt efficaces. Ils progressaient, seulement ralentis par l’attente des pièces. Les injecteurs auront mis plus de dix jours à nous parvenir et le moteur tournait bien rond, mais toujours sans puissance. Après trois jours d’attente, ce fut le tour du régulateur de pression d’être remplacé. J’ai pu faire un essai, mais je consommais beaucoup d’eau, vraiment beaucoup et en quelques kilomètres le moteur chauffait fortement. C’était du côté de l’échangeur de chaleur EGR que ça se passait, une pièce qui récupère des gaz d’échappement et de la chaleur. Une pièce impossible à trouver dans un délai raisonnable, mais dont la fonction peut être by-passée sans dommage pour quelque temps, le temps d’en trouver une dans un atelier de la marque. Restait encore le «Di-pi-èfe» que je mis un instant à identifier. Le DPF, acronyme de Diesel Particule Filter, est une merveille de technologie au service de l’environnement, un ensemble d’éléments en céramique microporeuse, des canaux en cul-de-sac qui retiennent les poussières fines. De temps à autre, par grande vitesse et avec l’injection directe de diesel qui brûle réduit ces poussières, celles-ci parviennent alors à passer par la porosité de la céramique et à être expulsées dans l’atmosphère. Ça ne pollue pas les villes, mais se vide dans les campagnes où la vie est moins dense et moins précieuse sans doute. Mais pour moi qui depuis des mois n’avait pas roulé beaucoup au-dessus de 50 km/heure, la fonction était encrassée et créait un bouchon étanche à l’expulsion des gaz, d’où le kheuff-kheuff du moteur. Dans les pays peu préoccupés d’environnement, les réparateurs retirent simplement ces éléments, mais pour un véhicule destiné à retourner en Europe où il serait régulièrement contrôlé, il fallait impérativement les nettoyer. Là encore, en Europe des spécialistes disposent de produits et de machines à laver spécifiques, mais à Aktau Yvan devait improviser. Il a trouvé le «Génie lavabo» adéquat, a noyé et laissé gogé toute une nuit les éléments encalaminés. Au petit matin, il a rincé en poussant de l’eau sous légère pression, il pouvait alors servir un café très noir, dense et moussu comme un ristretto milanais et en suffisance pour une colonie entière. Depuis ça ronronne, fragile, mais ça m’a permis de rallier le port, cent kilomètres au sud et d’embarquer sur un ferry à destination de Bakou en Azerbaïdjan où Fiat ne m’attendait pas.

En raison des forts vents en mer, j’ai poireauté trois jours au port. Les camions s’alignaient sur une immense place de parc, dans l’attente de l’ouverture des grilles. Une fois celles-ci ouvertes, on attend encore des heures que le ferry arrive, puis qu’il soit déchargé. La structure du navire, prévue pour charger des wagons ferroviaires, est très différentes des ferries méditerranéens. La cale inférieure s’atteint par un ascenseur et on imagine les temps de manœuvre pour y déplacer les cinquante ou plus semi-remorques à débarquer et ceux à ré-embarquer. J’ai fini par y conduire le bus et à l’abandonner à l’équipage en compagnie d’une antique Ambassador noire indienne qui paraissait devoir rallier Londres. L’entrée en Azerbaïdjan devant se faire par l’aéroport, les passagers ne sont pas admis sur les navires et je suis donc aller prendre l’avion le lendemain à Aktau.

A Bakou, la journée au port fut interminable. Renvoyé d’une place à l’autre dans un espace immense, sans information claire, ce sont les camionneurs qui me servirent de guide, m’indiquant de leur mieux les endroits où aller et les guichets concernés. J’y passais douze heures, ne franchissant la dernière barrière qu’à vingt et une heure, éreinté de n’avoir fait qu’attendre aux onze différentes stations de ce jeu de piste imposé : caisse du port, sécurité du port, douane administrative, caisse de la douane, assurance RC, caisse de l’assurance, prise en charge du véhicule, inspection du véhicule, inspection X-ray, ré-inspection du véhicule, vérification des documents de sortie. Pfff. A moins de cinq cents mètres de la sortie du port, je me rangeai pour la nuit sur le bas-côté de la route, m’interdisant de m’aventurer en ville à cette heure. Le lendemain, je roulais vers Bakou, heureux et inquiet à la fois. Le bus, sans puissance, plafonnait à 50 km/heure dans une longue montée minable, mais avançait quand même, et je joignis enfin mes sauveurs. On m’offrit le thé et me demanda, avec l’aide de nos traducteurs respectifs, quels étaient les problèmes à régler. Ils branchèrent bien sûr leur diagnostiqueur, palabrèrent en groupe et deux jours plus tard, après l’échange du plastique de feu arrière, m’envoyèrent chez un spécialiste turbo. Échanger l’échangeur EGR, non, ils ne trouvaient pas la pièce. Bien que chez un concessionnaire Fiat, j’avais à nouveau l’impression d’arriver avec un Boeing chez un réparateur de vélo. Et le diesel qui coule sur le moteur ? Oh, ce n’est rien, on l’a essuyé… Ça m’a laissé sans voix. A la question «mais d’où vient-il ce diesel ?» je reçois une élucubration incompréhensible accompagnée d’un sourire que j’interprète comme «Foutez le camp, on ne peut rien pour vous».

De guerre lasse, très lasse vraiment, je me dirige vers le spécialiste turbo. A Aktau, Yvan avait bien détecté un défaut au niveau du turbo, mais celui-ci et son actuateur étant trop éloigné pour l’atteindre, il ne pouvait rien faire sans sortir le moteur, une entreprise qu’il ne pouvait pas assurer. Ça tourne dans mon esprit, sans alléger mes tensions abdominales. L’épisode turbo-master sera vite envoyé. Le turbo-master est affalé sur un canapé dans son petit atelier alors que ses copains fument comme des locomotives autour de lui. Poli, je n’interromps pas leur entretien et patiente un peu, arpentant à gauche et à droite travers de la porte de l’atelier, et encore et encore. De guerre lasse, j’interfère, alors le turbo-master se lève, regarde le bus, prend une cigarette et se recouche en faisant comprendre que non et du genre «Fous le camp, je ne peux rien, laisse-moi dormir…». Et merde ! Bon, en quelque part il a raison, il y a des jours où il vaut mieux rester couché que de risquer une jambe cassée. La situation me rappelle Kochi. A Kochi, un soi-disant spécialiste m’avait aussi envoyé au diable, mais Ganesh m’avait aidé et j’étais tombé sur les pros de TVS. Encore arrêté devant l’atelier du turbo-master, je tente ma chance sur le web et la recherche «Truck repair service» bondi à travers l’Asie et pointe… sur le TVS de Kochi ! Ce clin d’œil de Ganesh me ramène le sourire pour quelques millisecondes et me permet d’oublier les gars vautrés à vingt mètres de là.

La recherche suivante, locale celle-ci, me donne une liste qui commence avec «Eurotruck service», un atelier spécialisé dans l’entretien des camions. C’est un gigantesque espace où les semi-remorques vont et viennent, mais des Sprinter Mercedes aussi, et quelques camionnettes. L’accueil est un peu difficile en raison de la barrière fermée additionnée à celle de la langue, mais ça téléphone, baragouine, agite les bras et ça vient. Un jeune gars, Emin, la trentaine, parlant un très bon anglais arrive en disant «No problem sir, don’t worry, we will fix it». On déplace le véhicule plus loin dans la cour et les mécanos, avant même d’avoir dit bonjour ont ouvert le capot et plongent leurs regards et leurs mains dans l’espace encombré fleurant les vapeurs de diesel. Il ne leur faut quelques minutes pour trouver l’origine de la fuite, un petit tuyau caoutchouc percé qui gicle sous pression. On fait la liste des problèmes. «Non vous ne faites pas le minimum comme vos clients habituels vous demandent, vous faites le maximum, vous prenez le temps nécessaire et mon bus sort comme neuf de votre atelier».

Dans la journée je faisais les musées, en fin d’après-midi je me pointais à l’atelier. «Non, on ne trouve pas de pièces pour remplacer l’échangeur, mais c’est pas un problème, ça se répare très bien». «La vibration dans le volant ? L’axe de la flasque de la transmission vers l’arrière est en piteux état, on va le réparer». «On va aussi vérifier les amortisseurs, et les cardans». «On a nettoyé et dégrippé l’actuateur du turbo et changé un senseur d’injection défectueux». Pas à pas, ils ont pris et repris les problèmes à la base, jusqu’à ce que le moteur ronronne et tourne comme une horloge comtoise, rugisse même comme une fougueuse mécanique italienne. Gagné !

J’ai visité le musée du tapis et admiré son architecture particulière, parcouru avec bonheur le centre culturel hyper desing Heydar Aliyev, découvert le triste musée de l’indépendance et les photographies des génocides subis en 1905 et 1918, admiré les œuvres déjantées du musée d’art moderne, trouvé la montagne en feu et plongé dans le temple zoroastrien voisin. Je pouvais reprendre la route, cap au nord vers Tbilissi en Géorgie.

Aujourd’hui, les kilomètres s’avalent en douceur, la puissance est bien présente sous la pédale des gaz, ça bondit joyeusement, ça montre son plaisir à aller, à avancer. Bien qu’il reste quelques lieues à parcourir, j’ai l’impression que ma monture sent l’écurie, la paille fraîche et l’avoine savoureux.