Kirgizistan – Son-Kul
Kirgizistan – Son-Kul

Kirgizistan – Son-Kul

La première vision, après avoir franchi le portail de la douane chinoise, c’est l’impression de liberté. La barrière, les caméras, les barbelés sont juste derrière nous, mais notre regard porte à l’opposé, plein ouest, dans la large vallée verdoyante et un sentiment de plénitude et de liberté nous envahit. Le chauffeur chinois qui aligne son véhicule dans l’attente du passage se prête de bon cœur à notre demande de photos, bien que pressés de s’éloigner, on se doit d’immortaliser l’instant.

On veut être les trois ensemble, trop heureux de tourner le dos à la vie contrôlée, à l’obéissance policée chinoise. Puis c’est fini, on s’en va. On conduit sans trop réfléchir, on laisse s’échapper nos émotions récentes, on s’éloigne sans appréhension, on glisse sur la route qui traverse cette large vallée plate, déserte, sans marque de vie sinon le ruban d’asphalte et que ne parcourent que quelques camions. Sur notre gauche, l’espace est immense, fermé au loin par une longue chaîne de montagnes. Le terrain est légèrement vallonné, couvert d’herbes courtes et de quelques rares touffes buissonnantes. Seul un petit mouvement anime l’horizon, celui d’un cavalier galopant dans cet univers sublime. C’est une image absolument superbe que chacun d’entre nous, bien que concentré à notre conduite, a perçue et intégrée comme la manifestation d’une liberté absolue et pure.

La douane kirghize est plus loin, mais les formalités seront rapidement expédiées. La fouille se limitera à ouvrir les portes pour que l’officiant puisse jeter un bref coup d’œil, et encore. Les documents seront à peine plus compliqués à régler. On s’étonnera cependant que les douaniers veuillent absolument enregistrer nos carnets de passage, alors que le Kirghizistan n’y est plus affilié, et on devra les aider, parce que s’ils veulent y laisser une trace, ils ne savent pas comment procéder et ignorent même qu’ils doivent contresigner leur tampon.

Un peu plus loin, alors qu’on est éloigné que d’une cinquantaine de kilomètres de la frontière et guère plus de la prochaine localité, on est arrêté à un poste de contrôle où on doit enregistrer notre passage. Un gamin, dix ans peut-être, une vraie casquette militaire visée sur sa petite tête, s’approche de moi et avec un grand sérieux me tend la main et la serre avec conviction. Il passe ensuite à Klaus, et, en le regardant bien droit dans les yeux, lui fait un doigt d’honneur. Ils se réconcilieront peu après quand le gamin lui proposera contre paiement une bouteille récupérée contenant du lait. Klaus est embêté, personne n’a encore de Som, la monnaie kirghize, mais le gamin a plus d’une ressource dans sa petite caboche ; «T’as des Yuans chinois ?» Et la transaction se fit.

Le soir au bord de la rivière, à l’heure de l’apéro, curieux de humer et de goûter le produit, Klaus nous propose d’ouvrir la bouteille. Jaillissant comme un champagne dans l’ambiance survoltée d’une arrivée de course, le lait fermenté et tiède s’échappe. On goûte avec circonspection. Ça sent fort le cheval en sueur, ça picote sur la langue, ça goûte le fromage de chèvre moisi et ça ne nous emballe pas vraiment. Ce machin doit être vieux, fermenté et malsain, ça pourrait nous déglinguer l’estomac. On préfère l’offrir généreusement au buisson voisin et décapsuler les bières chinoises qui garnissent le frigo. Ce choix est excellent, il accompagne à merveille les pennés turques qui traînaient dans mon coffre, que Klaus mijote, avec l’expérience d’un chef, aux tomates et herbes italiennes. On l’apprendra plus tard, on n’a ni culture, ni bon goût. Le koumis, du lait de jument fermenté, est une boisson très prisée, très traditionnelle que les Kirghizes adorent et ne manqueront pas de nous proposer ces prochains semaines, avec succès très mitigé cependant, en ce qui me concerne. Ayant atteint Bishkek, après un dernier repas commun on se sépare, chacun sa route, chacun son chemin …

Une recherche sur Internet me met en relation avec une petite femme guide, la cinquantaine, qui s’avérera plus orientée sur la culture kirghize, la messe orthodoxe en russe, les musées poussiéreux, les portraits surannés de l’héritage soviétique, des figures à la moustache arrogante et au regard supérieur, plutôt que sur les grandes randonnées sportives à pied ou à cheval. Rien de bien grave, ce n’est que pour quelques jours et ça m’aura fait découvrir, en plus des lieux incontournables, une exposition de photographies d’Ella Maillard qui a abondamment parcouru les pays d’Asie centrale et laissé une reconnaissance et une documentation remarquée.

L’image du cavalier solitaire galopant sur sa prairie me revient à l’esprit. Ici, les espaces sont vastes, parcourus de routes de terre poussiéreuses sur lesquelles circulent de nombreux taxi minibus. Les sentiers sont rares et aucun n’est marqué alors que les chevaux sont partout, par petits groupes près des yourtes et aux abords des villages. A l’étape, avec l’aide de ma guide, je m’enquiers et je monte. La première sortie est longue et monotone, mené au pas et à la longe courte, longtemps au bord de la route, avant d’atteindre un terrain plus accessible. Ça m’encourage néanmoins et me tanne un peu les fesses. Le lendemain, mon guide cavalier, me tenant toujours en laisse courte, me mène derrière le village à travers la montagne, sur des sentiers escarpés et étroits, à travers la broussaille haute et la caillasse. Ça manque évidemment d’autonomie, mais c’est magnifique, sauvage, parfumé par les genêts, du thym peut-être et les oiseaux qui s’envolent devant nous. On ne voit que des collines caillouteuses, l’herbe courte et le ciel. Le monde est à nous et c’est trop bien. Je décide de renouveler l’expérience ailleurs et essayer d’acquérir un peu plus de liberté.

Ma guide me dirige ensuite vers «Eleven red stones», une formation de roches rouges remarquables où je me ferai très plaisamment aborder par des Grisons ayant remarqué mes plaques tessinoises. Puis on file vers le fond de la vallée, pour rejoindre la «Flowers valley». Bien que ce ne soit pas particulièrement fleuri, l’endroit est magnifique, verdoyant. Des forêts de résineux enserrent de grands pâturages vallonnés où paissent des dizaines de chevaux. On se croirait dans le pays d’En-Haut, en pleine nature entre l’Etivaz et Château d’Oex. Ensuite, après une longue transition au bord du lac Issy-Kul, dix fois la surface du Léman, de Karakole à Kochkor, on quitte la plaine, on s’enfile dans une longue vallée, puis on quitte le goudron pour une vallée latérale et on monte. Par chance, la route est en assez bon état, la pente pas trop marquée et je franchis sans difficulté les zones les plus cassantes, les trous les plus profonds pour atteindre le col de Kalmak Ashu à trois mille quatre cents et quelques mètres.

Partant de là, la suite est un vrai bonheur, à travers le gazon court, vers la ligne bleue du ciel. La piste serpente doucement entre les basses collines, balance ça et là un peu, mais sans forte secousse, forme des dessins linéaires sur le tapis de velours. Et puis, il se découvre. C’est une longue tache mince et bleue devant la ceinture de montagne. Juste des lignes de couleurs, du vert, du bleu, du gris bleu et le bleu clair en haut. Le lac Son-Kul apparaît progressivement dans toute sa grandeur, dans un calme inconnu et disparu de nos vies.

Quelques troupeaux épars, des moutons, des vaches, des chevaux, des edelweiss rabougris, quelques rares gentianes bleu intense. On distingue au loin sur les rives quelques points blancs bien ronds, des petites taches sur une composition de Monet, des yourtes. Que peut-on bien faire ici, sinon rien ? L’Internet ne passe pas, c’est vaste et plat, ça n’encourage pas à la marche intense. Le seul mouvement est celui des chevaux montés, alors, on s’en va au tout petit trot, bride lâche, «tchü-tchü». Ici, les mots-clés sont «tchü» pour avancer et «trrrr» pour s’arrêter, mais mon accent doit être incompréhensible et mes coups de talon trop timides, parce qu’il me mène un peu à son idée, comme un vulgaire sac de patates et répond à mes «tchü-tchü» audacieux par une indifférence totale. Il vise d’ailleurs lui-même au retour le piquet où on l’attache. Je n’ai rien eu à dire, mon «trrr» serait arrivé trop tard, il s’était arrêté de lui-même.