Bien que tout m’ait semblé correctement paré, rejoindre Delhi depuis Kathmandu ne s’est quand même pas fait sans quelques surprises et tension.
En attendant l’embarquement dans l’hélicoptère pour Lukla, les écrans de la salle d’attente faisaient tourner en boucle quelques images touristiques, qui, dans un premier temps ne m’avaient pas attiré l’attention. C’était des images assez ordinaires, ça aurait pu être en Valais, au Tessin ou au-dessus de Montreux, des pentes verdoyantes couvertes de sapins avec un lac en arrière plan et une télécabine moderne qui montait et laissait découvrir ce paysage à des touristes béats. La présentation avait tourné quelques fois, quand je remarquai la destination, Pokhara, ce qui me laissa interloqué. Le Pokhara que j’avais connu, son lac vierge, son arrière-plan montagneux, le Machupachare fier et élancé comme le Cervin et quelques gamins, nus comme des vers, qui poussaient une pirogue ne correspondait en rien à ces images aseptisées. J’interrogeai mon guide, qui me confirma le développement économique et s’amusa beaucoup de l’image écornée de ma mémoire antique. Mon retour vers l’Inde ne ferait donc pas le détour de Pokhara, je pourrai prendre au plus court.
Le plus court, c’est généralement la petite dame du GPS qui choisit, m’affichant une carte de quelques centimètres carrés, sans trop d’information, même très lacunaire parfois. Naïf, je suivis donc à la lettre les indications virtuelles, passant de petits villages, suivant la route étroite et sinueuse qui plongeait dans des gorges profondes à flanc de pentes vertigineuses. Ici et là, un tronçon était rétréci par des éboulements, qu’une pelleteuse dégageait, recréant un revêtement très grossier de grosses pierres et de terre fine, que le bus, bien que très secoué, franchissait lentement, mais vaillamment. Ma progression était lente, mais Raxaul, la frontière avec l’Inde, se rapprochait et je pouvais envisager le passage en fin d’après-midi. Un peu plus loin, alors que je dominais la route en contre-bas je remarquai quelques véhicules arrêtés et une pelleteuse en action.
Cette fois, la situation était très différente ; un pan entier de falaise s’était abattu sur la route, emportant dans l’abîme trois cents mètres de route, générant des semaines de travaux pour rebâtir une assise. Je fis demi-tour et cherchai vainement un raccordement vers l’est. Le trafic d’enfer du soir à Kathmandu m’avala avec ma mauvaise humeur, j’avais passé la journée à chercher mon chemin pour me retrouver au point de départ.
Le lendemain je repris la route, veillant au détour qui me maintiendrait sur l’axe principal, très inconfortable en raison des multiples chantiers et du trafic intense, mais ininterrompu celui-là. J’atteignis Raxaul en début d’après-midi et bouclai assez facilement les formalités des deux pays. En sortie de ville, j’aperçus les premiers étals de litchis et m’y arrêtai brièvement. Je traçais bien, malgré la circulation dense, malgré le jour perdu à Kathmandu, je pouvais encore envisager le détour de Kajuraho pour aller rendre visite au peintre et sa famille. Je passai Patna, me fis arrêter par la police qui me demanda mes papiers. Je ne retrouvai pas mon permis et l’agent ne voulait pas se contenter du permis international, il voulait la petite carte plastique originale que je ne retrouvai pas, nulle part. De guère lasse, il me libéra et je pus reprendre ma route, soucieux, pensif et de plus en plus inquiet. Je parviendrais probablement à passer entre les gouttes en Inde, mais c’était inimaginable aux frontières. Où pouvait bien se trouver cette petite carte de plastique. J’adressai une demande de reproduction que Raymonde parviendrait peut-être à m’apporter à Delhi, mais bon sang, ça c’était vraiment trop con. L’avais-je récupérée à la douane indienne ? Je me repassais vingt fois le film, les papiers, leur récupération, l’inspection du véhicule. La carte avait dû tomber quelque part, dans la rue ou à l’ATM quand j’avais retiré de l’argent. Comment allais-je passer les douanes ? Et si, et si cette foutue carte était restée à la douane, ou avait été retrouvée à la douane.
Je ne pouvais pas m’éloigner d’avantage, prendre un risque aux conséquences imprévisibles, sans avoir réellement cherché, vérifié. Demain, je ferai demi-tour. Le lendemain me vit donc m’arrêter brièvement à Patna, pour faire une copie, peut-être utilisable, de mon permis sur la base des photos que j’avais dans mon téléphone, puis repartir vers Raxaul.
A la douane, alors qu’un soldat en faction faisait mine de m’arrêter, son collègue, un demi sourire aux lèvres, lui fit signe de me laisser passer. On prévint un officier de service, on alla chercher un registre qui fut ouvert et entre deux grandes pages vierges, une petite carte de plastique à mon effigie attendait un retour improbable.
Cinq minutes plus tard, je reprenais la route, rassuré, bien qu’ayant perdu tout espoir de rattraper le temps perdu de ce détour de cinq cents kilomètres.