La route – de Géorgie en Turquie
La route – de Géorgie en Turquie

La route – de Géorgie en Turquie

A Tbilissi je fis un arrêt. J’essayai vainement de trouver une blanchisserie autre que des machines à servir et à surveiller soi-même. Enfin, pour qui me prend-on ? Ai-je une tête à savoir me servir de ces installations sophistiquées, dont les programmes sont symbolisés de manière absconse et les modes d’emploi affichés écrits avec des caractères dignes des bandes dessinées égyptiennes, des «Д», mais aussi des «Л» et encore des «Г» ou des «Я» qui n’ont aucune connexion avec les nôtres et dont mon incompréhension absolue pouvait mettre à mal la fragilité de mon précieux linge de corps. Je cherchai encore deux enseignes mentionnées sur le gps, aux adresses fausses ou disparues qui finirent par me faire procrastiner cette tâche ingrate. Je tournai aussi pour trouver une place de parc et m’installai sur un parking peu fréquenté à quelques dizaines de minutes à pied du centre ville. C’était pratique. Je pouvais atteindre le centre historique et rapidement visualiser le positionnement des deux seuls objets qui m’intéressaient, le parlement, devant lequel les escaliers «accueillent» les manifestations citoyennes, en l’occurrence aucune, bien que des votations majeures eurent eu lieu le jour même, et le musée d’art contemporain situé juste de l’autre côté de la rue.

Celui-ci, à l’architecture pas particulièrement contemporaine, est très richement fourni, avec des dizaines de peintures de chaque artiste, chacun disposant d’un vaste espace d’accrochage. Des styles, des idées, des traitements étourdissants. Une vraie merveille, une overdose de couleurs et de sujets à même d’empêcher de retrouver son chemin dans l’escalier de verre occupant le puit de lumière central.

Néanmoins, la visite de ces deux points d’intérêt fut vite faite et je repris la route dès le lendemain. Je me forçai à un détour au nord, dans les montagnes géorgiennes à la limite de la frontière russe, que d’aucun m’avait recommandé de voir. La route montait, zigzaguait et montait encore. Je passai une petite station de ski, triste sans neige, ses ratracks alignés sur une place de gravier côtoyant des lames de chasse-neiges rouillées. Ça ressemblait étrangement à l’architecture d’une station jurassienne dans l’arrière automne pluvieux, humide, sans charme, sans animation ni vie. Freiné derrière quelques semi-remorques, j’atteignis finalement le sommet d’un col, dont je n’ai pas retenu le nom, une simple bosse entre des collines herbeuses, mais dont le passage me ravit. Il avait neigé un rien, vraiment un rien, peut-être deux centimètres et l’ombre projetée des montagnes maintenait une température très froide. La couche était très douce, comme un fin velours blanc, immaculé. Je tentais l’improbable. Je recherchai une petite surface, vierge de toute trace pour y poser ma monture et la fixer sur la pellicule.

Une petite triche pour laisser voir sa santé sauvage retrouvée et croire à des heures de progression à travers une steppe glaciale et hostile. La photo est jolie. J’étais pieds nus dans mes sandales à vingt mètres du véhicule et à peine plus loin de la route totalement dégagée. Pardon pour la triche.

Au village, pas moyen de tenter une promenade, tout s’y opposait. Le décor d’abord, de simples flancs herbeux qui dominent la vallée de part et d’autre, donnant une vue sans intérêt autre que celui que j’avais déjà visualisé en roulant. Le village de Stefansminda ensuite, triste et gris sous un léger crachin floconneux, parcouru par les camions transitant vers la Russie à quelques kilomètres. La température encore, peu engageante sans une bonne veste de duvet et mes orteils nus enfin, implorant leur ciel pour un petit coup de chaud. Je me réfugiai alors à l’hôtel le plus proche en priant pour que l’absence d’antigel dans mon radiateur n’endommage pas les conduites du refroidissement avant l’arrivée du soleil du matin.

Le lendemain, je retournai sur mes traces, je plongeai dans la vallée et rejoignis la côte de la Mer Noire. Pas de baignade, l’eau est trop froide. Le premier village que j’atteins, Poti, est un port de commerce peu engageant, caché derrière des montagnes de conteneurs où je ne trouve ni terrasse au soleil, ni filets de perche aux amandes, ni Chardonnay frais. Je poussai donc plus loin, jusqu’à finalement buter sur les bâtiments et les barrières des douanes de Batumi.

A peine une heure plus tard, je chargeai une carte sim turque et j’embarquai un couple de stoppeurs italo-espagnol qui allait vers Trabzonde et le monastère de Sumela. On dormit sur un parking vide et froid, mes stoppeurs sous leur petite tente glaciale et moi dans une chaleur relative sous une bonne couette. Dehors, ça gelait.

Le monastère de Sumela est agrippé à la paroi dans une haute forêt. A l’origine, il y a quelques centaines d’années, ce n’était d’abord qu’une petite grotte naturelle utilisée par un ermite, puis par quelques moines et ensuite de petites constructions lui furent adjointes au fur et à mesure de l’arrivée des nouveaux moines et fidèles. De nouvelles constructions plus imposantes, nécessitèrent ultérieurement d’accrocher le mur de soutènement de plus en plus bas. Ça nous rappelle le monastère d’Ostrog au Montenegro, que Fernando, le stoppeur, a aussi visité. Puis on met le cap au sud-ouest sur Sivas que l’on atteint dans l’après-midi. Je profite de cette halte pour un rapide passage chez Fiat, pour faire mettre l’anti-freeze à un bon niveau de protection. Malgré que nous soyons maintenant dans des températures un peu moins radicales, ça gèle encore souvent la nuit et je me rapproche de l’hiver dans les Alpes. Mais là, ce sera la douche froide. Bien que le véhicule roule à satisfaction, si ce n’est me semble-t-il une petite faiblesse dans la très forte pente vers Sumela, les mécanos me délivrent une impressionnante liste de défauts. En fait, toutes les réparations faites précédemment sont à remplacer par du neuf, tôt ou tard disent-ils, et comme tôt vaut mieux qu’une méchante panne prochaine, j’opte pour l’arrêt. Je lâche mes coéquipiers, m’installe à l’hôtel et commence l’attente. Le problème est toujours le même, détecter des problèmes est généralement rapide, mais obtenir les pièces de rechange prend toujours des plombes.

Sivas est une petite ville de province où il ne se passe à peu près rien et qu’aucun touriste ne visite. Le seul musée majeur est dédié à Mustafa Kemal Ataturk, le père de la nation moderne, qui y a séjourné une fois au début du siècle passé. Des photos relatent ces moments historiques, les mouvements de troupes venues par bateau sur la Mer Noire puis descendues vers Sivas où il se passa quelque chose de majeur, le tout soigneusement décrit en turc, ce qui reste parfaitement incompris pour moi. Il y a aussi d’inauthentiques vêtements, des armes d’époque, sabres, revolvers et fusils et quelques autres objets. Malheureusement, pas de quoi y passer une semaine.

Cependant, un marchand de tapis du bazar, installé dans le caravane sérail qui m’avait enthousiasmé lors de mon précédent passage, lui était disponible. Très disponible même, car sans aucun client dans cette période creuse, si ce n’est le passage de temps à autre d’un quidam local venant chercher une babiole de trois fois rien. Alors, autant offrir un verre de thé et passer du temps avec cet étrange visiteur venu d’un pays fortuné, guidé là par son infortune providentielle. Inshallah. Qu’Allah le Miséricordieux soit remercié mille et une fois pour cette visite impromptue et prometteuse. Je pris donc l’habitude de passer un peu de temps avec lui, de siroter un, deux, quelques verres de thé et de converser sur tout et sur rien, sur rien surtout, et finis, après quelques jours de cette aimable compagnie, par le délester de quelques unités de ces merveilleux tapis de laine dont les Turcs détiennent le secret. Certains volent, les tapis vers le ciel, les marchands Turcs avec une grande délicatesse et avec l’approbation de leur victime envoûtée, alors que dire.

Je repris la route, direction Cappadoce, Avanos, Göreme, Zelve. Je me plus à faire encore quelques photos plaisantes, quelques vues des peupliers en feuillage d’automne, un arrière plan de cheminées de fée. A Göreme, je bus un thé à la mémoire d’Ali sur sa terrasse dévastée. A Avanos, je passais quelques minutes en compagnie de Feride, une potière de génie, façonnant la chevelue de vipères sur une Medusa chevaline. Je visais ensuite Eskisehir, une étape intermédiaire idéale avant d’atterrir à Istanbul. Mais, c’était sans compter sans la malice de Medusa, la vraie, la malicieuse, la maléfique, l’ensorceleuse qui fit craquer et se bloquer mes vitesses. Je parvins à me débrouiller un peu, en cafouillant un peu, en anticipant, en jurant beaucoup, mais ça ne pouvait marcher que sur un terrain facile, sans trop de trafic. Je visais donc Eskisehir, mais pas immédiatement un musée, un restaurant ou les faux canaux façon Venise, non. Fiat, encore et toujours les ateliers Fiat où le verdict fut un fois encore sans appel : «Mécanique d’embrayage morte ! Laissez le véhicule ici et passez à la caisse ou notre grand argentier Iznogoud va vous accueillir avec cupidité». Ding, ding, tiroir caisse.

Je faisais comprendre au gars du garage, qui tentait mal que mal de me faire patienter quatre ou cinq jours, que ce gros bled n’offrait pas vraiment de quoi passer un temps d’attente si long, à moins peut-être de s’attaquer à une thèse sur l’influence de l’islam sur le tissage des kilims de Konya. Mais non, me rétorqua-t-il, il est un quartier magnifique qui comporte quelques tavernes accueillantes où vous pouvez boire de la bière. Mhhh, quatre jours à boire de la bière en pays musulman ? Je ne saurai faire pareille entaille à mon irréprochable karma actuel, je refusai donc et choisis de prendre mon mal en patience, de dormir beaucoup et de m’approcher du superbe OMM pour Odunpazari Modern Museum.

Une belle surprise, tant extérieure qu’intérieure, présentant très peu d’artistes, à peine une dizaine, montrant des œuvres très surprenantes, très excentriques, très libres.

Quelques jours plus tard je bondissais à nouveau, bien allégé au propre comme au figuré, je fuyais vers les coupoles et minarets de Constantinople, trop heureux de retrouver ma mobilité, même sous le ciel bas et un petit crachin breton glacial.