A Osh, je ne suis qu’à quelques encâblures du Peak Lenine, aussi je vais essayer de m’approcher pour l’apercevoir. Au sud d’Osh la route d’assez bonne facture se faufile dans un décor de hautes collines rondes couvertes de steppes d’un jaune cramoisi et bordées en arrière de chaînes plus minérales brun-ocre. C’est assez plaisant à l’œil mais l’état de la chaussée, sa sinuosité aussi, ne permet qu’un bref coup œil de temps à autre. Impossible de se laisser distraire par le paysage, ni de se laisser bercer par la poésie romantique de Georges Brassens, par la mélancolie amère de Jacques Brel ou par les outrances de Gainsbourg qui tournent en boucle.
Les routes héritées des soviétiques sont dans un état apparemment bon, la circulation est fluide et rapide et le comportement des conducteurs est correct, mais l’arbre cache une forêt de pièges, de déformations, de fissures irrégulières, de nids de poules profonds masqués par les ombres, de raccordements de surface brutaux. Alors, il est nécessaire de rester concentré, de projeter le regard loin en avant, de scruter attentivement le revêtement. Et malgré ça, aussi parce que le relâchement arrive malgré tout, ou parce qu’un mouvement de circulation détourne brièvement le regard, une grande secousse, un bruit sec, ou une lancée qui déleste les roues et secoue, et secoue et secoue encore. Vers le milieu de l’après-midi je rejoins un haut plateau à 3000 mètres d’altitude, large d’une dizaine de kilomètres. Quelques rares villages s’éparpillent de chaque côté de l’unique route, dont Sary Mogul, qui fait face au Peak Lenine.
C’est le point de départ des treks qui rejoignent le camp de base. J’ai traversé la rivière sur un petit pont métallique et je me suis enfoncé dans la steppe sur une piste poussiéreuse qui lève un nuage envahissant derrière moi, jusqu’à atteindre le milieu de la plaine. Rien, il n’y a juste rien à voir, rien de spectaculaire en tout cas, sinon le pied rocheux des montagnes. La brume et les nuages masquent les crêtes au loin, laissant juste apparaître par moment quelques crêtes, quelques bouts de glaciers qui disparaissent à nouveau. Et le lendemain ne sera guère plus favorable, malgré quelques éclats de lumière encourageants, quelques beaux espaces bleus entre les nuages.
Je cherche un peu ma route pour passer en Uzbekistan et à deux reprises les instructions du gps me mènent vers une grille fermée. Plus loin, à un rond point, un policier me fait signe de m’arrêter. Je l’avais pourtant repéré de loin et j’étais sûr de ne rien avoir à me reprocher. Effectivement, oisif et débonnaire, il devait juste s’ennuyer un peu et voulait seulement faire un selfi, sans imaginer un instant les tourments qu’il me causait avant que je ne découvre son intention.
Contrairement à nos habitudes européennes, tous les passages le long de la frontière ne sont pas franchissables, certains étant réservés au petit trafic local, d’autres désaffectés. Je mettrai donc quelques heures à tourner et à revenir sur mes pas avant de pouvoir m’aligner devant une grille qui daigne s’ouvrir. A part un problème incompréhensible de papier, autant pour moi que pour mon interlocuteur. Il voulait voir une déclaration CMR attestée par la douane d’entrée, ce qu’obtiennent les chauffeurs de poids lourds pour leurs marchandises, alors que je ne lui présentais que mon carnet de passage en douane. Je ne saurais jamais qui était dans le vrai dans cette histoire, l’incompatibilité de son russe avec mon français n’a pas permis de régler la question et c’est finalement une panne de leur informatique qui m’aura évité l’incarcération (LOL). Après une heure d’attente, alors que je lui réclamais mon carnet de passage dûment estampillé, il se pliait à mon exigence et me poussait chez ses confrères uzbeks. Je visais alors Tashkent avec pour objectif d’obtenir mes visas pour l’Azerbaïdjan, la Russie et l’Iran, les derniers visas nécessaires dans le cadre de mon retour vers l’Europe. Le passage de la mer Caspienne présente trois alternatives. Celle du sud par l’Iran nécessite de traverser le Turkménistan dans un convoi accompagné. Les dernières nouvelles qui circulent sur le web invalidaient ce trajet en raison d’une fermeture de la frontière. La trajectoire nord quitte le Kazakhstan à Astrakhan et traverse un petit bout de Russie pour entrer en Géorgie. Cependant, l’obtention du visa nécessite une quinzaine de jours d’attente, ce que je rejetais, cette variante n’ayant pas ma préférence. Au besoin, je reviendrai sur cette éventualité si je ne parviens pas à trouver un passage sur un ferry. A Aktau, c’est l’irrégularité du ferry qui pourrait poser problème, un peu complexifié par le fait qu’il n’est pas possible de traverser en tant que passager, les frontières terrestres étant toujours fermées sous le régime du covid, les procédures en vigueur obligent à entrer via un aéroport. Pour l’Iran, l’employé de service m’a simplement suggéré de trouver un agent de voyages en Iran, par le web ou par l’ambassade ma demande serait rejetée.
Mis à part la visite d’un musée proche de mon lieu de stationnement, je n’ai pas su trouver un intérêt, ni du charme à Tashkent. Les rues que j’ai parcourues à pied pour rejoindre les ambassades sont larges, modernes, bordées de trottoirs, d’une lignée d’arbres parfois, mais rien vraiment qui n’invite à la flânerie, à la découverte nonchalante du visiteur que je suis. J’ai donc repris la route, cap sur Samarcande.
Là encore, la ville est moderne aux larges avenues. Les vestiges sont somptueux, entièrement restaurés, certaines parties restant volontairement inachevées. Les coupoles turquoises vernissées sont incroyablement belles.
Les porches en briques ocres, décorés de faïences bleues sont imposants, lumineux. Les alentours sont magnifiquement aménagés aussi, de belles pelouses vertes et de larges allées pavées entourent les constructions pour le confort des touristes et les intérieurs font la place belle aux vendeurs du temple. Tout ceci est plaisant, délicat, mais plat, sans beaucoup d’âme. L’intérêt, la vibration vient ensuite de la comparaison sur quelques panneaux photographiques de ce qu’ont pu découvrir les grands voyageurs du passé comme Ella Maillart ou Nicolas Bouvier.
A leur époque, dans les années trente à cinquante, tout ceci n’était que ruines et gravats. Se projeter dans de pareils projets, trouver les artisans, les savoirs faire, puis intégrer ces monuments à un environnement existant et en développement a dû être incroyablement compliqué. Quant à la vie traditionnelle, les maisons basses, les petites échoppes, la population locale, elle a totalement disparu de ces quartiers. Disparu ? En fait, pas vraiment. J’ai découvert sur le web, après mon passage à Samarcande, qu’il restait une vielle ville, des vieux quartiers vivants, mais dissimulés derrières des murs ou de grandes portes de métal que seuls les habitants connaissent et qu’aucun véhicule ne peut franchir. Sans le savoir, j’ai longé ce mur, magnifiquement décoré de motifs traditionnels, je n’ai pas pris garde aux rares portes et j’ai tout ignoré de la vie résiduelle qui existe derrière.
J’ai parcouru brièvement le bazar local, derrière le Registan, en m’étonnant de cette proximité avec le monument alors que je ne voyais aucune vie alentours sinon les touristes. La vie existe, à quelques mètres, derrière un mur somptueux où le décor, l’environnement est moins lumineux. (Le mur de Samarcande*). Une petite reconstitution traditionnelle, inaugurée il y a tout juste deux ans, nommée un peu pompeusement «The Eternal City» a été érigée à quelques kilomètres, jouxtant un palais d’exposition. Des éléments architecturaux majeurs de Tashkent et Samarcande ont été reproduits à échelle réduite, mais suffisamment grands pour être exploités en restaurants et boutiques.
C’est joli, plein de tissus brodés, de vêtement en ikat, de porte corans en bois sculpté, de tapis aux dessins usbeks, mais factice.
Boukhara résonne de plus d’authenticité. En y arrivant, je bute sur la gigantesque muraille de briques beiges, dans laquelle d’innombrables pieux de bois sont enchâssés, la forteresse, une ancienne prison. Comme la plupart des vestiges majeurs, elle est totalement restaurée, imposante et belle. Le reste de la ville est un peu plus loin au bout d’une longue avenue que des ouvriers regoudronnent pour une visite présidentielle. Dans la ville plus loin, des groupes de femmes en vêtements de travail modestes raclent les pavés, nettoient les interstices.
Là, la ville est belle et dense, toujours sans beaucoup d’autochtones, restaurée pour flâner. Un grand bassin agrémente ce petit centre, que l’on atteint en traversant deux bazars à touristes. Ils n’y a là que les mêmes produits vus ailleurs, mêmes tapis, mêmes couteaux forgés, mêmes vêtements en ikat, et même les coussins de chat dont j’ai acheté une pièce à Leh. C’est vrai que je suis sur la ligne directe de la route de la soie, fut elle artificielle aujourd’hui, et que les savoir-faire de tissages, de broderies et d’exploitation du voyageurs y sont millénaires sur toute sa longueur. Les mosquées sont admirables, les porches impressionnants de majestés, les faïences éclatantes et les échoppes et les étals abondamment achalandés.
J’étais stationné sur un grand parking au pied de la forteresse, deux nuits parfaitement au calme, en compagnie d’autres voyageurs en camions, des Zurichois et des Allemands, quand un agent est venu et nous a aimablement fait comprendre que nous devions déguerpir. Ils bouclaient l’espace à grands coups de sifflets, apparemment pour la visite présidentielle à venir. Je me déplaçai de quelques centaines de mètres pour ma dernière nuit, sur un espace moins prestigieux, mais parfaitement adapté.
Sur ma route vers l’ouest, j’ai fixé la prochaine étape à Khiva. J’étais tombé sur ce nom un peu par hasard en cherchant un peu sur le web. Khiva, c’est une petite vielle ville, toujours parfaitement restaurée, qui m’a fait penser à l’atmosphère de Carcasonne ou de Gruyère. C’est mignon, c’est très beau, c’est enchevêtré, c’est vivant, mais d’une vie très touristique.
Les musées montrent de vielles peintures, les artisans du bois travaillent dans la rue devant leur petit atelier. Ils sculptent les dessins traditionnels sur une des faces des planches à trancher, ou sur des piliers de marquises ou taillent et sculptent les quatre éléments imbriqués des supports de coran.
Certains restaurants sont installés en terrasse sur les toits, offrant une belle vue sur les coupoles, les minarets dans la lumière du coucher du soleil.
En sortant de Khiva, je suis passé voir les vestiges de l’ancienne forteresse de Topraq-Kala, bâtie en éléments de pisé.
La situation est très isolée, à une cinquantaine de kilomètres de Khiva vers l’ouest, entourée de zones de sable humide et blanchi. Ma destination du jour est Noukous, où un musée réputé fut établi en 1966 par Igor Savitsky pour inspirer les nouvelles générations à la peinture moderne, constructivisme, cubisme, futurisme et néo-primitivisme, des genres bannis par Staline dans les années trente.
A suivre.
* https://10fois80jours.blogspot.com