Devant nous, posé sur la courbe du col, s’élève un bâtiment massif, lourd, la grâce d’un bulldozer défonçant un champ de tulipes. Il est comme un brise-lames posé dans une nature fragile pour freiner, pour anéantir les espoirs qui pourraient parvenir en ce lieu. Le bloc de béton, sur lequel flotte le drapeau rouge à l’étoile de lumière, avale son flot de véhicules, d’humains, d’attentes.
Il les broie dans ses machineries sophistiquées, dans sa machination administrative, dans ses manipulations élaborées, digitalisant la vie, transformant la poésie en invraisemblables octets. Les opérateurs de terrain, comme des automates en uniforme gantés de blanc, déroulent une étrange chorégraphie, lente et agitée. Ils ouvrent, déplacent, inspectent, palpent, feuillettent et enregistrent, rêvant peut-être aussi à chaque regard, découvrant à travers des objets étranges des horizons nouveaux, s’insinuant dans les souvenirs d’autrui, ils s’évadant peut-être de ce lieu froid et impersonnel à travers l’intimité de leurs victimes éphémères. Puis tout à coup, c’est fini. On nous poussent vers la sortie, aucune arme, aucun drone, aucune drogue, aucun écrit, aucune image du Dalaï lama, rien de subversif n’a été découvert.
Un peu plus loin, à la barrière, on contrôlera encore notre passeport, puis on nous lâchera un peu. La route est bonne, comme une belle route de col alpin, elle plonge vers la vallée, lisse, bien entretenue et qu’un beau soleil illumine. On se laisse un peu aller, on a bien rempli notre journée d’émotions diverses, indésirées aussi, et il est temps de regarder le paysage, de voir le bleu du ciel, de respirer l’air frais et pur. Un flash soudain interrompt ma rêverie ; la vitesse ? Me serais-je laisser glisser hors des règles édictées dans le petit livre rouge du Bon Père Mao ? Je n’en ai pas l’impression ; d’ailleurs je me suis fait doubler, et déjà un nouveau portique, garni de caméras et d’appareils optiques comme un rayon de la Fnac, flashe à qui mieux mieux. Heureusement que ce est pas du 5.45 Kalashnikov, on pourrait voir à travers nos paillasses. Les portiques se succèdent, les flashs se répètent, tous les cinq à dix kilomètres, et tous les usagers sont flashés. Et ça va se répéter tout le long de notre trajet, s’intensifiant à l’approche des localités, se densifiant encore dans les villes. Mais que peuvent-ils bien faire de toutes ces images, de toutes ses informations. Avec l’inspection aux rayons X de mes affaires à la douane, ils doivent avoir relevé jusqu’à la taille de mes sous-vêtements. Vont-ils m’envoyer une délicate surprise pour Noël ?
Une centaine de kilomètres après le col, on rejoint Taskorgkan, la vraie douane administrative, où nous attend notre petite Heidi rondelette. Comment Klaus a-t-il trouvé l’endroit, cela reste un mystère pour moi, on est dans une petite ville et, bien qu’elle semblait faire du stop en bord de route, elle n’avait pas de signe distinctif apparent. Le message que nous avions reçu disait simplement «If you see a lady waving to you beside the road, talk to her, that’s her». Enfin, il l’a trouvée, c’est l’essentiel. On fait rapidement connaissance, mais sans disposer du temps pour s’épancher, il y a encore beaucoup de temps à perdre à la douane et un peu de chemin à faire jusqu’à rejoindre l’hôtel. Le soir, bien fatigués, on se détend au bistrot d’à-côté autour d’une superbe, d’une vraie fondue chinoise double estampillée AOP, pimentée pour une part à l’excès, bien qu’elle soit déclarée «légère».
Le lendemain, on se lève à l’aurore. Le Bon Père de la nation, notre ami de longue date Mao n’est pas encore dans la lumière divine, mais déjà il lève son bras vaillant et salue sa descendance endormie. Kashgar n’est qu’à cent soixante kilomètres, mais il faudra encore aller à la police, faire l’immatriculation de nos véhicules et nos permis de conduire. Ça nous semble faire beaucoup de chinoiseries, alors que nous aurons déjà parcouru les trois quarts du trajet et que, partant de là, on sera engagé sur une route de vallée que nous ne pourrons plus ni quitter, ni s’y arrêter.
Mais bon, Heidi a dit que nous devions «obéir, toujours obéir aux règles» et c’est bien vrai, ma maman me disait pareil. On rejoint donc Kashgar sous les flashs constants des portiques qui nous précèdent, nous mesurent, et nous cadrent. Publient-ils un classement comme au Tour de France, ou une statistique comme le Touring Club ? Arrivés à l’hôtel, ils sont tous très bien et de très bon niveau les hôtels, on ne s’attendait pas à ça. Heidi nous briefe et nous conseille une visite de la vielle ville. Elle a raison, quitté les grandes avenues bordées de bâtiments rectangulaires modernes, sans âme, traversés les petites ruelles perpendiculaires où le marché aux fruits et légumes se tient même de nuit, on entre dans une espère de village en fête, toutes lumières dehors, des broches, des faiseurs de glaces, des barbes-à-papas en forme de Mickey, des odeurs de poulpes grillés, des têtes de moutons alignées. Les vendeurs de boissons glacées mettent un peu de glace et de jus dans un gobelet, touillent un rien et projettent le contenu en l’air, haut, toujours plus haut, et le rattrapent, enfin, presque. C’est vivant, joyeux, festif, inattendu, une cour des miracles. On choisi de se glisser dans un petit bistrot, gardant le souvenir charmant et délicieux d’hier, mais pas de chance, ils n’ont pas de vin rouge. Hier, on a vu la bouteille sur le rayon un peu tard, mais de toute façon, après une bière et vu le niveau de fatigue et la durée des conduites, on n’allait pas cumuler. Mais là, on serait assez partant. Pas de chance, ils nous regardent avec des yeux qui verraient des Martiens quand on leur fait la demande, ils ne comprennent visiblement pas à quoi on fait allusion, alors on repart, on se glisse dans la foule, on regarde à droite, on hume à gauche, on se délecte des couleurs et des odeurs. Et puis, quelqu’un nous tape gentiment sur l’épaule, notre serveur improbable nous a retrouvés, et il nous montre fièrement sa découverte. Il tient une bouteille de vin rouge dans la main ! Contrairement à toutes nos pensées, à nos pré-jugés irrévérencieux, il avait parfaitement compris notre demande et il a dégotté je ne sais où l’objet de nos désirs. Ce n’était certes pas un Amarone, ni un Bartolo ou encore un St. Magdalener de la région de Klaus, mais c’était diablement sympa et fort bien joué. On a bien mangé, bu raisonnablement et bien ri aussi ; ce fut une magnifique soirée, malgré la présence policière bien visible dans les rues et les portiques espions indiscrets.
Le lendemain, on quitte Kashgar. Des panneaux, des slogans, et avec l’aide de notre dévouée Heidi, j’ai appris à déchiffrer «Kashgar» «喀什» et «Chine» «中国» écrits en caractères chinois. A une soixantaine de Kashgar, on passe à la douane et à l’immigration, puis on s’engage sur la route. Heidi s’est faite adjoindre un chauffeur qui la ramènera de la frontière vers Kashgar où elle habite. Sagement, on suit notre voiture ouvreuse qui s’engage sur la route de la vallée. D’une route à deux voies, des travaux gigantesques vont en faire une véritable autoroute qui franchit la rivière sur des ponts aussi innombrables qu’interminables.
Alors, la route actuelle est tantôt asphaltée, tantôt en terre, mais assez roulante malgré quelques ornières et quelques trous et zones molles. A un moment, l’ouvreur choisi une piste, alors que je garde la parallèle qui m’apparaît meilleure et effectivement, je me rapproche facilement et là je choisis de rire un peu. Je pousse les gaz, gagne en vitesse, file devant lui et le lâche franchement. Depuis cet instant, je joue à ne plus le laisser passer. Le bus répond parfaitement, fonce, bondit, répond à chaque sollicitation si bien que malgré sa voiture plus légère et plus véloce, il ne parviendra pas à me passer. Derrière, Klaus rigole dans sa moustache du petit jeu que j’ai joué. On passe les détails, la répétition des fouilles, plus sommaires quand même, et des tampons. Impossible de faire une photo ici avec Heidi, c’est interdit. Alors on franchit le portail, on examine les barbelés, et on rit de bon cœur.
