La route – Pakistan – Fairy Meadows
La route – Pakistan – Fairy Meadows

La route – Pakistan – Fairy Meadows

Le passage des douanes à Wagah border n’est déjà plus qu’un vague souvenir, bien que les indiens, coincés dans des règlements aussi désuets qu’imprécis, m’aient fait un peu monter dans les tours et passer une journée entière à attendre. Le document établi par la douane à Mumbai, reporté sur le carnet de passage en douane stipulait que je devais exporter le véhicule avant le 1er juin, ce que je fis, puisque fin avril j’entrai au Népal. Je retournai en Inde fin mai, pour en sortir définitivement le 10 juillet. Ce que les douanes n’avaient pas mentionné, c’est qu’ils n’acceptent qu’un maximum cumulé de six mois or mes deux séjours comptaient neuf jours de plus. Il fallut alors demander l’autorisation à la haute administration douanière et pour ça les douaniers me proposèrent l’excuse bidon d’une panne qui m’aurait retardé. Quoi ? Me faire faire une fausse déclaration à une administration ultra pointilleuse. Je leur jetai à la figure qu’ils ne me proposait rien d’autre qu’un délit, alors que le problème venait d’eux-mêmes. Je leur fis corriger leur document qui mentionna alors que le cumul des jours n’étant nulle part mentionné, je ne pouvais simplement pas connaître cette clause, d’où ce «retard». Il était seize heures quand ils firent rouvrir les portails pour me voir les talons.

Les routes pakistanaises que je découvre sont larges, confortables, propres, exemptes de nids de poule et raisonnablement fréquentées. Par ailleurs, la conduite y est correcte, souple, réglée par des feux et les klaxons ne sont que rarement utilisés. Je suis à l’exact opposé du comportement indien et redécouvre le plaisir de conduire. Plus tard, en quittant Islamabad vers le nord, j’emprunte encore une bonne autoroute récente sur une centaine de kilomètres, jusqu’à Mansehra, que le gps m’invite alors à quitter pour me diriger à droite et à m’enfiler dans un village sur une étroite route de marché. Je choisis d’ignorer la consigne et de me détourner sur une route plus loin, qui semble contourner le village et que j’espère plus large et moins encombrée. Mais peine perdue, la route est étroite et le croisement entre talus, murets et rigole profonde n’offre pas une circulation aisée, au point qu’à deux reprises je m’arrête pour vérifier le trajet proposé. A la sortie du village, d’autres accès amènent leurs lots de véhicules qui m’accompagnent maintenant dans cette déambulation improbable, tantôt sur la droite, tantôt vers la gauche, mais toujours sur une voie défoncée, poussiéreuse, cahotante. Puis, progressivement, l’état s’améliore, on retrouve un revêtement décent et le décor environnant s’ouvre sur une vallée profonde au flanc de laquelle la route s’en va vers l’infini. La nature est verdoyante, la pente est soutenue, la route sinueuse surplombe la rivière et monte, passe quelques petits villages jusqu’à atteindre Naran.

C’est une petite ville, courte et dense, organisée autour de l’étroite route principale, le long de laquelle une multitude de restaurants et d’hôtels de tout niveau s’alignent. On m’avait vanté la beauté des lieux, on m’avait même donné les coordonnées d’un cousin ou d’un beau-frère pour y être accueilli et guidé, mais je n’y ai vu qu’un amas d’immeubles sans charme et une circulation intense et paralysée, une bourgade coincée entre de hautes et longues pentes, juste une halte de petit-déjeuner sur la route d’un plus loin plus prometteur.

Passé Naran, je sens que je franchis un palier. La végétation a changé, la route continue à monter et amorce maintenant régulièrement des virages en épingle. Comme on me l’avait annoncé, la circulation est conséquente, de nombreux vacanciers viennent ici pour fuir la chaleur étouffante des plaines. Je roule plutôt bien et dépasse sans trop de difficultés les petites cylindrées. Je croise aussi un bus dans une détresse indéfinissable et une peur soudaine et profonde s’installe en moi en m’identifiant à sa condition. Cependant le chauffeur, le mécanicien et un pote, assis sur un coin d’herbe tendre, devisent sereinement, juste curieux du bref intérêt que je leur porte. On pourrait se croire au musée des transports. Devant le l’autobus, et un peu dedans aussi, le moteur est entièrement démonté, bloc, pistons, vilbrequin, soupapes, coussinets, joints, visserie, tout, absolument tout est soigneusement exposé sur l’asphalte dans l’attente du miracle à venir.

Quelques kilomètres plus loin j’atteins le sommet du col à 4300 mètres d’altitude. En bas, de l’autre côté, à un point de contrôle, je rencontre brièvement Manu, un jeune biker allemand avec lequel je vais faire équipe pour traverser la Chine. Il est sur le retour vers Islamabad en raison d’un problème de moteur qu’il souhaiterait régler avant de s’engager plus loin. Il roule sur une Royal Enfield Himalayan indienne, dont la disponibilité des pièces de rechange est aléatoire en dehors de l’Inde et de l’Europe…

Depuis Naran, je navigue dans un black out digital total, bien qu’on m’ait assuré, que la sim Jazz était la meilleure sur tout le territoire du Pakistan. Même les pubs peintes ici sur les murs des maisons le long de la KKH35 l’affirment encore effrontément, mais, quitté la plaine surchauffée, passé les premières courbes de la vallée, c’est un autre monde qui se découvre, rude, sauvage, minéral, peu habité et presque vierge. Alors, comme pour faire un pied de nez à l’arrogance flamboyante des opérateurs majeurs, à leurs immeubles de verre et leurs limousines luxueuses, ici c’est le règne de la montagne, de la nature brute, de la Jeep Willys et seule la sim Scom opère. Je devrai donc faire le détour de Gilgit pour m’adapter et en attendant je cours d’un WiFi à l’autre en priant pour que les très nombreuses pannes électriques des petits bistrots ne m’affectent pas trop.

J’atteins Raikot Bridge, un stop quasi obligatoire sur ma route. On m’avait vanté Fairy Meadows dont les images glanées sur le web m’ont montré une petite station de montagne bien proprette sur son parterre de gazon, une sorte de Petite Scheidegg miniature, sans le train bien sûr, mais dominée par un Nanga Parbat étincelant de blancheur. La route qui y monte est interdite à toute circulation autre que les Jeep licenciées et dès les premiers mètres raides et caillouteux, on comprend la nécessité de vitesses très courtes et d’une grande puissance à bas régime. Mais là, ça bringue encore sur le prix de la course. On veut m’appliquer un tarif gouvernemental que je rejette quatre fois le prix des indigènes. Non ! Je paierai comme tout le monte, ou j’irai à pied. Ça fait d’abord sourire mes interlocuteurs, mais après mon départ, le policier prendra un véhicule pour me rattraper et venir me raisonner. Il est aimable, il fait bien son boulot et est visiblement inquiet. Il évoque le règlement, son chef, la distance et la chaleur intense. On convient alors que, quand une Jeep avec une place libre me rattrapera, je monterai et je paierai le tarif local. J’ai donc marché une petite heure sous un soleil de plomb, sur la route poussiéreuse, à travers la caillasse aussi quand j’ai coupé les virages. J’avançais bien, et puis la Jeep m’a rattrapé. C’était quand même plus raisonnable. Le décor allait changer, la piste se rétrécir, l’abîme se creuser à un niveau encore inconnu pour moi. Dans les virages à gauche, l’aile de la Jeep n’était qu’à quelques centimètres du rocher, alors que vers la droite, les bords effrités de la mauvaise piste et le vide semblaient vouloir aspirer la roue. La paroi rocheuse creusée rend une surface de roulement très irrégulière, cahoteuse à l’extrême et l’étroitesse des passages nécessite des chauffeurs des qualités de pilotage exceptionnelles. Mon chauffeur était bon, et il déclarait sa Jeep «très bonne». En tout cas, ils faisaient une excellente paire. Finalement, on aboutit à un cul de sac étroit encombré d’une bonne douzaine de Jeep, au sein desquelles on s’imbrique. Comment tournent-ils leurs véhicules sur cette petite surface ? Ça reste un mystère.

Cet endroit, très rustique, s’appelle Fairy Point est à 3000 mètres d’altitude. Il y a là deux ou trois échoppes faites de pierres et de bois brut, dans lesquelles on cuisine ou on vend quelques biscuits et boissons. C’est très animé, un peu encombré, mais très chaleureux et ça va m’être de quelque utilité. A peine ai-je fini mon Cola que la tête me tourne et que suis pris de nausées. Mes repas sautés d’hier, le petit déjeuner inexistant, ajoutés à l’altitude me joueraient-ils quelques mauvais tours ? Il me faudra bien du temps pour retrouver quelques forces et pouvoir me traîner lamentablement jusqu’à une guest-house proche. Un premier stop forcé avant la découverte de loin du Nanga Parbat. Le soir, j’ai retrouvé une forme suffisante, un peu d’appétit aussi et la nuit me remettra complètement sur pied. Un gars, qui avait spontanément veillé sur ma carcasse alors que j’étais couché dans la poussière, me propose alors de me servir de guide vers Fairy Meadows. En fait, c’est une jolie balade de montagne, un trajet facile sur un bon sentier muletier taillé à flanc d’une pente morainique et qui serpente dans la forêt de pins, juste deux heures d’ascension d’un bon pas. On débouche vers 3300 mètres sur un petit plateau herbeux où les vieilles bergeries de bois font progressivement place à de petites auberges. Les jeunes jouent au criquet sur l’espace libre qu’ils partageant avec quelques ânes et petits chevaux.

Au fond, fermant le décor au-dessus du glacier, une imposante montagne retient les nuages, le Nanga Parbat. Avec sa belle forêt ouverte, le glacier en contrebas et les hauts sommets enneigés à l’arrière, l’endroit se donne des allures de Forêt d’Aletsch. C’est très plaisant d’y flâner, d’aller boire une tisane de montagne, d’une saveur d’herbe Ricola que je n’arrive pas identifier, à l’une des petites buvettes parsemées dans cette belle nature. Pendant la nuit, il va un peu neiger sur les hauteurs et rendre le Nanga Parbat uniformément blanc, magnifique sous le ciel bleu.