La route – Inde – Ladakh
La route – Inde – Ladakh

La route – Inde – Ladakh

Le franchissement du Zoji La marque réellement l’entrée au Ladakh, tant d’un point de vue purement administratif et géographique, que géologique. Les forêts de résineux et les pâturages qui composaient le paysage sur l’autre versant, les touristes indiens qui promenaient leurs enfants sur des petits chevaux à Sonamarg, ou faisaient de la motoneige sur une coulée de neige, tout a complètement disparu et tout alentour n’est que caillasse et résidus neigeux. Le panneau du col indique une altitude de 11649 pieds, soit 3550 mètres. A part quelques courtes zones défoncées par les chutes de pierres, la route était confortable, pavée sur toute la longueur et d’un degré de pente plutôt raisonnable. En contrebas, un gigantesque chantier atteste de l’importance de l’axe, un tunnel est en construction.

Un peu plus loin, nous sommes quelque peu ralentis par un troupeau de moutons et de chèvres qui cheminent au bord du ravin, quand, soudainement, le berger fermant la marche s’accroupit et semble plaquer brutalement une bête à terre et la maintenir fermement. La brebis est en train de mettre bas, dans l’indifférence absolue du reste du troupeau qui continue d’avancer sur la route escarpée. Je parvins à m’arrêter une centaine de mètres plus bas, et le temps que le troupeau passe, j’aperçois le berger cheminant déjà sur les talons des bêtes, qui porte une petite chose gluante dans ses mains et, trottinant dans ses jambes, la brebis, bêlant son petit. Elle n’aura eu aucun égard dans cette rude et ingrate nature sinon l’assistance du berger et dans la minute qui suivi la délivrance, sa vie errante aura repris.

La descente du Zoji La nous aura bien sûr remémoré notre premier franchissement de nuit en 1982, bloqués derrière des colonnes de camions à l’arrêt, eux même empêchés par celui, stoppé net au milieu d’un virage après la rupture d’une pièce de transmission. Les chauffeurs, était-ce pour se réchauffer ou maintenir leurs mécaniques, faisaient de petits feux sous les moteurs qui m’inquiétaient.
Aujourd’hui le nombre de camions immobilisés est faible, rapidement dépannés et sous l’influence de l’armée, la route est large, régulière, asphaltée et apparemment en meilleur état que la plupart des routes du pays. Aussi, la descente sur Dras puis Kargil se fait en douceur et rapidement.

Kargil est un lieu un peu étrange, éclaté à la jonction des rivières Suru venant du Zanskar au sud, et de la Drass venant de l’ouest, qui se noieront cent kilomètres plus au nord dans les eaux brunes de l’Indus. Gardant en mémoire une très mauvaise ambiance lors d’un passage de nuit en 2019, le chauffeur demandant aux femmes de ne pas quitter le véhicule, Raymonde craignait cet endroit. A cette période, les femmes dehors semblaient toutes porter le hijab, rendant l’atmosphère lugubre, que l’attitude des accompagnants Ladakhis semblait confirmer. Mais cette fois, rien de tout cela. Dans les ruelles étroites que nous traversons, l’ambiance est plutôt bon-enfant et aucune femme ne porte de longue robe noire, tous les visages sont dégagés et détendus. Même cette femme semble à l’aise en jeans et t-shirt, visiblement une indienne de la plaine, sa longue chevelue lui battant les épaules et aucun regard ne semble intrigué ou désapprobateur. La ville ne présentant pas d’autre point d’intérêt que sa garnison militaire, nous ne faisons que la traverser en corrigeant nos préjugés obsolètes.

De là, la route franchit un large pont, monte au-dessus de la ville, puis longe en amont un autre affluent, la Wakha, nous promenant dans un paysage assez plaisant de petites cultures dans les champs en bordure de la rivière. Les villages sont parsemés de peupliers en petits bosquets, montrant de jolies taches de verdure enchâssées entre les hautes montagnes austères et nues.
En un rien de temps on atteint Mulbekh, une petite bourgade sur la route, célèbre ici et dans nos souvenirs pour son Bouddha géant sculpté dans la roche et jouxté d’un petit temple ravissant. Le temple et son environnement structurel adossés au rocher masquent malheureusement la base du Bouddha. L’ensemble est très délicatement sculpté, monumental et haut de neuf mètres tout de même, estimé être du quinzième siècle. Le petit temple à gauche est joliment orné de peintures, mais que la décence bouddhiste ne permet généralement pas de photographier, sinon celles des galeries donnant sur les cours extérieures.
C’est regrettable, il en est de magnifiques dans chaque monastère, formant toujours des compositions uniques, fourmillant de détails, levant mille questions que ma mémoire écervelée, et toujours un peu pressée, tendrait à oublier. Padma, une valaisanne attachante et envoûtée par les divinités himalayennes et les paysages desertiques, qui revient au Ladakh et au Zanskar année après année, m’enseignera peut-être quelques rudiments après mon retour. En attendant, j’abandonne Ganesh et Visnu pour un temps pour me focaliser sur Bouddha, Tara et Vajrapani, mon nouveau protecteur bleu dansant.

Une vingtaine de kilomètres après Mulbekh, nous atteignons le Namika La 12198 pieds, soit 3718 mètres. On stoppe à peine, juste de temps d’une photo, notre but est d’atteindre Lamayuru au pied du col avant la tombée de la nuit. Lamayuru, c’est un peu notre Mecque, notre Amérique à nous ! Bien qu’on en fasse pas le culte, il y a toujours une pensée, un regard, un souvenir, un souffle qui nous y connecte. L’image d’un monastère isolé sur des rochers nous mène à Lamayuru bien avant les Météores, probablement par la surprise de cette vision d’il y a longtemps et à la lecture de Tintin au Tibet qui nous a fait voyager aussi. Persuadé que l’accès au monastère se faisait par le haut, comme dans mon souvenir, j’ai fait un grand détour inutile alors que j’aurais pu parquer à proximité. Mais alors, l’approche était plus romantique, sur l’étroite arrête terreuse bordée de drapeaux à prières, un peu exposée aussi par la pente raide gravillonneuse qui rejoignait le sentier de prières longeant les murs de pierres mani. Il ne manquait que le «pôôôôh» des cors pour plonger dans la BD et rejoindre Haddock dans la lamasserie.
Les peintures du temple principal sont belles, probablement rafraîchies de peu, elles sont inspirantes et dépaysantes, m’entraînant je ne sais où dans un monde étrange et évanescent. L’accès au temple me parait plus aisé que chez nous, moins pompeux que dans nos églises, bien qu’à y réfléchir ce ne soit probablement pas le cas. Peut-être que je m’y sens simplement plus à l’aise, plus libre et moins engoncé dans le protocole. Peut-être aussi que le petit tapis de haute laine qui couvre le cadre bas invite-t-il plus à l’assise et à l’ascèse ?. Peut-être encore que la vie ascétique des religieux de ces vallées me parait-elle plus proche d’une vie de renoncement des jouissance et des passions  ? Cependant, même si je m’assois sur ce tapis confortable, dans cette atmosphère bienveillante, je crains que la position en lotus ne me convienne suffisamment pour atteindre l’extase jusqu’au nirvana.

L’intérieur de la salle principale est composé d’une allée centrale de quelques mètres, bordée de chaque côté d’une double rangée de petites tables typiques sur lesquelles reposent les clochettes, les dorjés et les livres de prières, deux planchettes étroites entre lesquelles sont conservées les feuilles volantes écrites à la main.

Ces petits monastères sont de vrais bijoux. Dans le environnement étrange ils ont inspirés les premiers visiteurs, les premiers artistes. Oeuvre de de Nicholas Roerich, un peintre, écrivain, archéologue et philosophe russe, 1874-1947, mort à Kullu en Himachal Pradesh.