Juste à la sortie d’Amritsar, une route majeure part sur la droite et mène vers Jammu, encore à basse altitude, puis elle s’élève progressivement à travers le relief, en longeant les gorges de la rivière Chenab, jusqu’à atteindre la large plaine de Srinagar à 1600 mètres et enfin toucher à la fraîcheur.
La route jusqu’à Jammu est confortable, plate, elle ne s’élève que d’une petite centaine de mètres en plus de deux cents kilomètres de distance. En plus, la route s’élargit un peu avant Jammu devenant une magnifique autoroute dont le niveau n’a pas grand-chose à envier aux autoroutes européennes et, passé Jammu, le trafic diminue fortement, tellement, que nous finissons par rouler seul sur un tapis de velours neuf. Un véritable miracle dans ce pays où les revêtements dégradés sont la règle. C’est tellement inattendu, que c’est seulement quelques minutes plus tard que nous remarquons que ce nouveau tracé s’interrompt brutalement, prolongé uniquement par la piste de terre qu’emprunte les camions du chantier. Rien de bien extraordinaire, la construction de la nouvelle route NH66 au sud m’ayant habitué à des interruptions très fréquentes, des alternances de bonne route et de très mauvaise piste, on ne va pas faire demi-tour pour si peu, en tout cas pas sans avoir essayé la formule «Si tu as vécu facilement, c’est que tu n’as pas pris assez de risques».
Juste après avoir franchi la zone immédiate du chantier, où quelques rares ouvriers nous ont regardés passer comme les vaches fribourgeoises regardent passer le train régional, la route de terre battue bifurque sur la gauche, franchit un petit pont, et s’élève en zigzaguant entre les cultures et les vergers, se rétrécit, secoue, jusqu’à se trouver sur une crête étroite, laissant plonger nos regards de part et d’autre et n’apercevoir des constructions qu’au loin.
On était sur un parcours vicinal non revêtu, nous faisant juste perdre un peu de temps, mais creusant nos estomacs nourris aux litchis seuls, à deux doigts du bonheur, si ce n’est que nous n’avions pas encore deviné que ce parcours atypique ne se terminerait qu’une heure plus tard. Plus loin, la grande route rejointe, on retrouvait aussi les petits bistrots qui nous permettraient de nous détendre un peu.
Attablés depuis peu, un grand gaillard vif et volubile nous rejoint. Il avait vu le bus garé en bord de route et voulait absolument nous rencontrer. Biker Josh, roulait pour quelques jours en voiture, mais s’avérait être très connu en Inde pour ses grandes traversées à moto et les actions sociales qu’il entreprend en Inde et en Afrique. Apprenant que mon visa ne peut être prolongé, il me propose de me servir d’avocat le lendemain auprès des autorités concernées à Srinagar, essayant d’utiliser sa réputation et son entregent pour infléchir les fonctionnaires et trouver une voie. Ça s’avérera inutile, un visa de tourisme ne se prolonge pas, les règles étant autant inamovibles qu’incompréhensibles, mais au moins aurons-nous essayé et rencontré des responsables d’administration très disponibles, aidant dans la mesure de leurs compétences et des dispositions de l’épais bouquin ouvert sur leur table de travail. L’action avortée délimite dorénavant mon programme, le 11 juillet j’aurai quitté l’Inde à destination du Pakistan, avec quelques options à l’étude pour la suite.
A Srinagar, on suit les instructions du gps à destination d’un hôtel assez proche de l’office d’enregistrement des étrangers, en imaginant une place de parc confortable. A quelques centaines de mètres du but, on quitte la large avenue fréquentée pour s’engager derrière un petit marché dans une petite ruelle et, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, on se retrouve dans un capharnaüm inextricable qui va nous prendre deux bonnes heures pour parcourir à peine trois cents mètres. Impossible de faire demi-tour, ni de reculer, les véhicules, voitures, rickshaws, motos et les piétons empêchent toute retraite. La ruelle est étroite, je ressemble alors à un éléphant dans un étroit corridor, bordé des petites échoppes classiques de l’Inde profonde. Quand ce ne sont pas les étals qui débordent sur la chaussée, c’est une charrette chargée de légumes qui encombre, ou les dernières marches d’un escalier qui créent un obstacle. En face, le même trafic se presse et prétend croiser, pousser, forcer mais coince tout au point que même les piétons ne passent plus. Alors on me guide. Le gps veut que je prenne l’embranchement de gauche, qu’un quidam me déconseille fortement en raison du rétrécissement à venir. J’envisage de profiter de la surface de l’embranchement pour faire demi-tour, mais les chauffeurs des voitures en face qui se poussent dans les derniers centimètres empêchent toute manœuvre. Derrière, les rickshaws bloqués comme tout le monde alimentent ce tohu-bohu indescriptible à coups de klaxon. Finalement, quelques passants s’associent aux chauffeurs de rickshaws pour coordonner la manœuvre, bloquer ici et là, libérer un espace utilisable par l’un ou l’autre, et jouer en vrai au jeu du Taquin, ces quinze carrés numérotés qu’il faut glisser de manière subtile et patiente pour les mettre à leur place respective. Là, c’est tous les quinze mètres que l’on recommence, reculant de quelques dizaines de centimètres deux ou trois voitures, pour gagner un mètre pour une autre, déplaçant une charrette, laissant filer quelques motos et scooter pour progresser d’un rien. Plus haut, un côté aguillé sur un tas de sable, je laisse passer une voiture immatriculée à Delhi. Raymonde s’entretient brièvement avec la passagère qui s’apitoie d’avoir suivi les instructions du gps… La patience ébranlée, on finira par sortir de ce traquenard.
Srinagar, c’est la porte du Ladakh. Passé la plaine, passé Sonamarg, un environnement qui ressemble à la vallée d’Entremont ou de Conche, ce sera l’attaque du Zojila, le premier d’une série de cols s’élevant à plus de trois mille mètres et des crêtes à cinq et six mille mètres, on atteint le domaine des démons et des dieux .
