Amritsar, fondée au seizième siècle par Guru Ramdass Sahib, abrite les temples et le centre spirituel des sikhs du monde et Sri Harmandir Sahib, communément appelé le Temple d’Or, le plus sacré des temples sikhs. Les sikhs, forment une communauté religieuse pacifique et égalitaire, fondée sur les principes d’un dieu unique, d’égalité entre les hommes et les femmes, les femmes ayant été déclarées égales aux hommes aux yeux de Dieu. La religion sikh, développée dans un contexte de persécution de ceux qui refusaient de se convertir à l’islam, a inspiré la création d’un ordre spirituel et militaire dont le but est de garantir la liberté de conscience et de religion. Les sikhs initiés se parent des cinq éléments prescrits, Kess, avoir cheveux et barbe longs, Kangha, porter un peigne dans les cheveux retenus par un turban, Kirpan, porter un poignard recourbé, Kara, un bracelet de fer, Kachera, un caleçon spécifique.
Le cœur du Temple d’Or est un petit bâtiment de trois niveaux, isolé sur un vaste plan d’eau. Au dernier niveau, une grande terrasse abrite un petit pavillon couvert d’une élégante coupole dorée. Chaque espace est richement décoré, enluminé de motifs floraux incrustés et de dorures. Les coupoles et parois extérieures sont presque entièrement recouvertes de plaques de cuivre dorées aux décors repoussés. Les espaces sont plutôt étroits en regard des milliers de dévots qui se pressent en permanence dans une queue interminable pour brièvement entre-apercevoir un prêtre assis sur un coussin, se prosterner devant le livre sacré et se recueillir un instant.
Dès la sortie de l’enceinte du temple, à chaque pas on est assailli par un rabatteur qui nous propose des produits artisanaux, des tapis, des soieries, des pashminas et toutes la panoplie des bibelots classiques indiens. Parmi eux, les chauffeurs de taxi et de rickshaws s’interfèrent en clamant «Wagah border, Wagah border». A notre connaissance, Wagah border n’est que le poste frontière situé à une trentaine de kilomètres, un endroit isolé, fortement policier et militarisé, qui n’offre un intérêt que lorsqu’il faut se rendre au Pakistan par la route. Que peuvent bien proposer ces dizaines de chauffeurs à aborder chaque passant ? On en repousse un, puis un autre, mais il en vient de toute part, ce qui m’interpelle et me pousse à poser la question : Qu’y a-t-il de si intéressant à la frontière autre qu’une barrière et des miradors ? «La célébration, sir ! Les danses, le show d’une heure avec vingt mille spectateurs !» Je m’interroge. Vingt mille spectateurs à quelques encâblures d’une frontière férocement gardée, c’est plutôt étrange. Après quelques hésitations, et après tout on est là pour découvrir le folklore local, laissons-nous convaincre et guider vers Wagah border.
Effectivement, à la hauteur des premiers bâtiments administratifs de la douane, un immense parking accueille des milliers de véhicules de toute sorte, voitures, rickshaws, mini-bus et autocars. Plus loin, une sorte d’amphithéâtre en béton d’une vingtaine de rangées peut vraisemblablement accueillir d’innombrable spectateurs. Le service d’ordre est nombreux, armé, organisé. L’accès au show est gratuit et les rares visiteurs étrangers sont très courtoisement accueillis. On prend place sur l’un des gradins disposés de part et d’autre de la route menant au Pakistan, alors qu’un officier en tenue de camouflage harangue littéralement la foule d’une manière très peu militaire. En animateur rôdé, il donne l’impression de chauffer la foule, de lever de longues acclamations et des cris enthousiastes.
C’est assez surprenant, car la construction borde à raz la frontière, dont la solide double grille à gros barreaux qui ferme l’accès fait office de décor au spectacle. L’officier semble s’adresser autant à la foule indienne, qu’aux quelques militaires pakistanais en faction dos à la grille et à quelques spectateurs, probablement incrédules, côté pakistanais. On ne comprend rien aux harangues, mais les attitudes et les tonalités sont étranges, hors de l’habituel autoritarisme militaire. La foule réagit bruyamment, plutôt joyeusement et s’enflamme à l’arrivée des drapeaux indiens qui tournoient et avancent vers les grilles, s’en retournent, puis reviennent encore.
Quelques militaires en armes s’avancent ensuite en rang et au pas cadencé jusque vers la grille et s’en retournent, laissant place à un petit groupe de femmes en arme qui escortent les couleurs. Quelques soldats en uniforme de parade, éventail coloré sur la coiffe, marchent au pas de l’oie et semblent envoyer des coups de pied irrespectueux aux citoyens de l’autre côté des grilles. Sur deux grands écrans apparaissent des images de soldats patrouillant le long d’une haute barrière qui divise une zone désertique, puis l’image montre des tanks, des avions de chasse, des hélicoptères et d’autres soldats sur une ligne de frontière en montagne et sur des rafts en rivière.
La BSF, Border Security Force indienne se présente et montre ses muscles. Le côté surprenant, inquiétant, gênant en tout cas, est que cette présentation se fasse à la limite territoriale, au vu et à l’entendu du voisin pakistanais avec lequel l’Inde n’entretient pas une relation très ouverte, ni cordiale. D’ailleurs, du côté pakistanais on distingue des mouvements, des mollahs agitent aussi des drapeaux, haranguent leur maigre foule et déclenchent des roulements de tambour. Les deux côtés semblent se provoquer l’un l’autre, se répondre, se dénigrer respectivement. Notre ressenti est très négatif, le show n’est pas beau, ni esthétique, ni rythmé, ni apparemment bienveillant. Ça nous semble une insulte, une provocation, un quasi incident diplomatique et nous ne serions pas étonnés qu’un coup de feu excédé ne parte. Une détente survient lorsque les grilles de chaque côté coulissent.
Non, ce n’est pas une provocation, mais une cérémonie coordonnée bilatérale et historique du baisser des drapeaux des deux forces de protection de frontière à la tombée du jour. De mauvais goût assurément, sans la discipline de parade militaire, ni le cérémonial et l’esthétisme des «Cent Suisses» alignés-couverts, défilant, obliquant, se croisant dans une chorégraphie complexe sur la place du marché de Vevey. Cependant, c’est apparemment apaisant puisque cette cérémonie conjointe se produit chaque jour depuis 1959. On en est finalement ressorti sans mal, mais pas sans un arrière goût de mal être.
Cent Suisses, fête des vignerons, Vevey