La route – Népal – Hommage
La route – Népal – Hommage

La route – Népal – Hommage

Je remontais depuis le sud de l’Inde, fuyant vers le nord la chaleur et l’ennui. Je n’avais aucun souhait particulier et, jour après jour, je me posais la question de ma présence dans cette fournaise qui m’indisposait. Pour m’échapper rapidement, il n’y avait que le nord, que rejoindre les contreforts de l’Himalaya, que monter en altitude, comme chez nous on prend plaisir à filer dans le Jura ou les Préalpes pour y trouver la fraîcheur et retrouver un sommeil apaisé. Cependant, je n’avais encore aucun but précis et les noms du Bouthan, du Sikkim, du Népal et du Ladakh tournaient dans ma tête sans réussir à former un plan bien précis.

Il fallait aussi que je marche, que je bouge ce corps qui semblait se recroqueviller sur lui-même, se flétrir, incapable d’actions soutenues. Là encore, je trouvais mille et une raisons pour ne pas me mettre en mouvement. Le tourisme pédestre à la manière helvétique n’existe pas en Inde. Il n’y a pas de sentier ou de chemin répertorié ou clairement identifiable, et s’en aller au petit bonheur dans la canicule, en marge de la circulation ne m’apparaissait pas très attirant. En plus, il était évidemment hors de question de risquer de perdre le positionnement du bus.

La visite du Bouthan fut rapidement écartée. Bien que couvrant l’essentiel des coûts, le pays exige des Européens un paiement de 250 USD par jour. Alors, pour moi qui aime me poser, prendre mon temps pour réfléchir et flâner un peu, ça met les rêveries du promeneur rousseauiste au prix d’un vol suborbital, ça s’excluait par soi-même.

Le Sikkim m’était totalement inconnu. Coincé entre le Bouthan et le Népal, ça ne devait pas être très différent et ça semblait facile à aborder, financièrement en tout cas. Politiquement, le Sikkim n’est qu’un des états de l’Inde, avec un contrôle des entrées et sorties des gens qui leur permettent de vérifier que personne ne s’est perdu entre-temps. La démarche du permis d’accès n’est que purement administrative, un rien fastidieuse pour des Européens habitués à franchir les frontières sans beaucoup ralentir. Deux instances, une policière et une environnementale, s’appliquent à remplir d’épais et interminables registres, qui me rappelaient la comptabilité américaine de l’école professionnelle.

Au Sikkim les montagnes de la frontière avec la Chine sont hautes, entre 6000 et 8586m pour le Kanchenjunga, troisième plus haut sommet du monde et le plus haut de l’Inde. En 1848, alors que la Suisse mettait un terme à sa guerre fratricide et adoptait les bases de la constitution qui nous régit encore actuellement, le colonel anglais Audrew Waugh mesurait le Kanchenjunga à 8588m et le déclarait «Plus haut sommet du monde». En 1854, Andrew Waugh publiera l’altitude calculée de l’Everest à 8840m et alors déclaré «Probablement le plus haut sommet du monde».

S’il m’apparaissait évident que je devais retourner au Népal, ce n’est qu’après quelques jours de tergiversations, de questionnements intérieurs, que l’évidence m’apparut. J’étais là, si proche, je devais aller à sa rencontre, je devais aller saluer Jean-Luc, lui qui résidait tel un ermite dans les profondeurs des pentes du Cho Oyu depuis tant de temps. Lui, tellement absent, mais néanmoins tellement présent aussi dans mes courses, à me pousser quand je peine dans la pente, à me guider quand je frémis dans la difficulté, à me réconforter quand j’hésite dans le froid. Je me devais d’aller à sa rencontre, dans sa demeure éternelle, «hima», «neige» et «alaya», «demeure».

Fort de ma rencontre au Sikkim avec Prem, un guide de Darjeeling, barbu comme un nain de jardin, mais vif et au pied sûr, je renouvelais l’expérience de notre premier voyage où nous avions engagé notre guide népalais pour progresser au Ladakh. Là, fort de la relation que nous avions nouée, et de sa maîtrise du népalais, nous convenions de nos retrouvailles lorsque j’aurai atteint Kathmandu. Lui ferait le saut en avion, après la descente interminable en Jeep-taxi de Darjeeling vers Siliguri et Bhadrapur. Il prit les contacts et on régla l’approche en avion vers Lukla. Ce nom résonnait dans ma tête, me ramenait de nombreuses années en arrière. Lukla. C’est là porte d’entrée à la vallée du Khumbu, à l’accès aux hauts sommets, Everest, Lothsé, Nupsé, et pour nous maintenenant Cho Oyu. Notre objectif n’était pas de gravir, ne serait-ce qu’une petite partie de la montagne, j’en aurais été bien incapable, mais juste et modestement de l’approcher, de rejoindre son camp de base et de déposer une pierre mani, dont les bouddhistes ornent certains chortens ou forment des murs de dévotion.

A Kathmandu, je fis graver dans l’heure une pierre d’ardoise plate aux noms des deux disparus de 1994, Jean-Luc Beausire et Juan-Carlos Piedra, et le lendemain nous nous envolions. De Lukla jusqu’à Namche, autre point majeur des ascensions himalayennes népalaises, notre cheminement se confondait avec celui de l’Everest Base Camp, que la plupart des trekkers visitent, puis, passé l’embranchement après Namche, notre route était dégagée.

Les porteurs que nous croisions m’impressionnaient par leur capacité, leur ténacité, leur abnégation. Leurs charges étaient gigantesques de hauteur, de largeur et de poids, fait d’amas de sacs de sport monstrueux, d’empilements de cartons de nourriture ou de matériaux de construction, de fers à béton, étrangement aguillés et ficelés. Et ils allaient leur chemin bon train, l’échine courbée, le cou tendu, le mollet bandé et la sangle collée sur le front, diversement chaussés, certains avec de bons souliers, d’autres salement déformés, ou alors avec de simples «schlapps».

Je retrouvais mes découvertes enfantines de «Tintin au Tibet», en prenant soin de ne pas leur couper maladroitement le passage, ne disposant ni de l’aplomb, ni du vocabulaire irrévérencieux du «capitaine Haddock pour m’imposer. Pour un salaire dérisoire, leur seule manière de concurrencer l’hélicoptère, ils portent pendant des heures et des jours, sur des sentiers difficiles, des charges jusqu’à plus de soixante kilos.

Après une journée et demi de marche rude, à monter dans la forêt en bordure de la gorge, pour la redescendre plus loin pour franchir un pont, nous atteignons Namche, 3440m d’altitude, la Chamonix de l’Everest. Le regard sur la carte me trompera chaque jour, la progression n’est que rarement régulière, ça monte beaucoup pour mieux redescendre plus loin, ici, les locaux appellent ça le plat népalais ! Namche, Dole, Gokyo, les jours s’égrainent jusqu’à ce que nous ayons atteint la zone d’accès du Cho Oyu. Demain, nous remonterons la moraine jusqu’au lac au pied du Cho Oyu. Ma progression est lente, je suis clairement insuffisamment acclimaté et l’altitude dépasse maintenant les 5000 mètres.

Le temps est complètement bouché, passé la dernière moraine, un lac gris et triste marque le pied de la montagne. Le majestueux mont blanc immaculé que nous apercevions depuis quelques jours est maintenant masqué, invisible. Miyo Langsangma, la déesse qui veille sur la région du Khumbu semble pleurer et devoir se voiler. Sinon nous trois, personne n’occupe le lieu, il n’y a pas d’expédition en cours, pas de tentes éparses dans la caillasse, aucune marque particulière. Nous trouvons un gros rocher plat qui nous servira de socle, et y accumulons quelques grosses pierres prélevées aux alentours. Ensuite, je pose la pierre mani, le côté prière «Om Mani Padme Hum» faisant face à la montagne. J’aurais voulu pouvoir prononcer quelques mots simples, mais ma gorge s’est nouée me laissant aphone, je parvenais à peine à respirer, bloqué par l’émotion.

Je n’avais pas revu Jean-Luc depuis trente ans, je sentais être tout près, dans l’impossibilité de pouvoir l’approcher. C’était très fort, étrange, déstabilisant. J’avais l’impression de l’abandonner dans l’atmosphère glaciale de l’endroit, comme une fois de plus.

Poème de l’Himalaya – Ko Un

En Bas des versants himalayens,

Cette montagne
Et ses neiges de dix mille longues années
Ou bien une partie de la neige qui vient de s’amonceler
Il faut reconnaître le temps à bout de souffle où elles fondent encore et encore
Comme une femme qui donne son corps
Vers trois heures de l’après-midi
L’eau fondue d’un seul coup déferle
Vers cinq heures de l’après-midi
Si tu ne peux pas te sauver à temps
De la coulée qui te bloque
Alors arrête-toi
En te disant que ce serait aussi bien qu’elle t’emporte
Au-delà de la rivière
Il y en a encore une autre
On ne connaît sa profondeur
Qu’en jetant une pierre
De l’amont sont descendus en flottant un berger mort et deux moutons
Toujours et à jamais
La mort n’avait rien de particulier
De leur vivant
Ils avaient seulement froid jusqu’à l’os
Mon propre moi multiplié en dix ou vingt
Aucun de nous ne pouvait ni avancer ni reculer
Ici
Pas d’obsèques
Quand on meurt
D’un ciel tout dégagé, étonnamment
Une goutte de pluie est tombée sur mon front