La route – Inde – Sikkim
La route – Inde – Sikkim

La route – Inde – Sikkim

Au petit matin, alors que j’étais encore plongé dans un profond sommeil, des coups indélicats sont frappés sur la carrosserie. Il est juste six heures, un petit bonhomme sans âge, sac au dos et bonnet de laine planté sur la tête me fait comprendre d’une manière peu amène qu’il est l’heure de dégager, en journée la place doit être libérée pour permettre le passage et l’arrêt à d’autres usagers. Je fais comprendre à mon interlocuteur, en français et sur un ton à la mesure de mon humeur importunée, que j’apprécierais un peu plus de respect pour ma carrosserie et pour ma propre carcasse aussi et que me parler sur ton plus aimable faciliterait certainement l’échange. Profil bas, il file rejoindre ses potes à l’autre bout de la place, ayant indiscutablement compris mon courroux. Las, il n’est plus question de flâner et c’est ainsi que je pris la route de si bon matin.

A cette heure la circulation n’est pas encore dense et j’avance facilement à travers la grand rue de Darjeeling jusqu’à la station service. Là, c’est déjà l’amas des camions et camionnettes qui viennent faire le plein et qui attendent l’ouverture. Puis, de manœuvres en manœuvres je parviens à la pompe. J’en profite pour vérifier mon itinéraire suivant avec le pompiste, qui me confirme qu’à la sortie de la ville un embranchement à gauche conduit à Yuksom.

Je trouve cette route, qui ressemble plutôt à une petite rue, sans trottoir, avec ses devantures ouvrant directement sur le passage. Plus loin, après quelques maisons, la route se retrouve seule accrochée à flanc de pente et sinue doucement sur une trajectoire lentement descendante. Je me fais arrêter à un check point par un agent qui aimablement m’incite à la plus grande prudence et à respecter une vitesse lente. Ça descend un peu, mais sans rien de vraiment particulier ; la route est plutôt bonne, étroite, mais pratiquement sans véhicule. Au village suivant, je suis encore arrêté et à nouveau on m’engage à la prudence en me recommandant de ne progresser qu’en première. Rapidement la pente s’accentue fortement et effectivement, la première est appropriée et l’usage des freins indispensable. La route plonge dans la pente, bordée de chaque côté de plantations de thé.

Avec le relief, les brefs regards que je peux y porter, me renvoient un paysage très vert et une succession de crêtes doucement estompées par la brume. Je me fais arrêter à nouveau au gré d’un virage dans un hameau et là on me fait embarquer une dame s’en allant au marché à Tista, à une dizaine de kilomètres. Malgré quelques tentatives de rapprochement de part et d’autre, notre courte relation restera purement platonique. «Se consacrant à d’autres imbéciles, Il n’eut l’heur de s’occuper de nous, Avec son arc et tous ses ustensiles, Il est des jours où Cupidon s’en fout.»

La route n’en finit pas de descendre, étroite toujours, jusqu’à un passage hélicoïdal et rétréci, dont la partie supérieure non cotée m’apparaît très basse. Je m’arrête en plein virage et monte sur l’échelle arrière pour juger. J’ai au mieux trois centimètres de marge. J’avance un peu, m’arrête encore, alors que derrière moi deux véhicules me poussent à coups de klaxon. Devant moi, deux autres véhicules viennent aussi s’agglutiner et klaxonnent pour manifester leur humeur. A leur habitude, chacun s’avance au maximum, s’enfile aussi loin que possible, s’imbrique, les uns derrière, les autres devant, mais entre ces murs étroits et l’éléphant bleu que je suis, il n’y a guère de place, ni latéralement, ni au-dessus, ni ailleurs, sinon pour un peu de jugeote. Alors, tout s’arrête. De guerre lasse, les deux véhicules de devant reculent, difficilement en raison du contexte, mais suffisamment pour que je me remette en mouvement, puis me dégage. Un kilomètre plus loin, nous atteignons le fond de la vallée, puis le pont de Tista.

Jusqu’à Melli, l’entrée du Sikkim, la route suit ensuite le lit la rivière et traverse encore deux ponts. Ensuite, elle s’enfonce dans la montagne, tantôt sur un flanc, tantôt sur l’autre, traversant quelques rares villages éparpillés. Ici et là des travaux de comblement de glissement de terrain m’entraînent dans un gymkhana, contournant des tas de gravats et les machines de chantier, plongeant dans des trous boueux ou franchissant des lits de caillasses.

Puis la route monte, se délite aussi, le goudron se fait rare. Des trous, des grosses pierres aussi créent des espèces de petites marches courtes qui freinent, qui frottent dessous, me poussant à forcer sur les gaz là où je voudrais pouvoir aborder la difficultés en douceur. Ensuite ça descend, ça roule sur les cailloux, ça tourne serré dans les virages, ça passe de justesse. J’atteins le fond, rejoins une meilleure route en me demandant comment je vais pouvoir ressortir de ce piège. En atteignant finalement Yuksom, on me demande pourquoi j’ai choisi cet itinéraire, et on me signale que c’est le plus mauvais tronçon, que personne ou presque ne l’utilise. Le grand détour par Pelling et Jorethang est beaucoup plus praticable ! Un homme averti vaudrait-il deux GPS ?

Yuksom est un grand village étendu et éclaté, aux maisons qui bordent une rue principale sinueuse et s’accrochent aux pentes herbeuses. Des drapeaux de prières flottent au vent, des chiens dorment en travers de la chaussée. Un rustique terrain de sport parvient même à y trouver une place, coincé entre la pente et la route. Plus haut, sur un petit ressaut occupé par un large shorten, mon contact local me rejoint. Il tombe un petit crachin breton. Alors que je lui demande quelques courtes balades de remise en forme, puis quelques jours de randonnée, il me propose un trek de cinq jours, six bonnes heures de marche le premier jour. Il m’inclut à un groupe de deux malaisiens, avec guide, cuisinier, assistant et deux conducteurs de chevaux, à destination de Dzongri à 4100m d’altitude, une sorte de Petite Scheidegg, mais devant le Kanchenjunga.

On avance lentement sur le chemin fortement pendu, dont l’empierrement grossier forme de hautes marches que viennent progressivement démonter les sabots des chevaux et des yaks. Le premier jour, on progresse dans une forêt épaisse, humide, tropicale. Les mousses recouvrent les troncs. Dans les arbres, ça chante de tous côtés, mais il est difficile d’apercevoir un oiseau, sinon cette pie curieuse au bec orange, plumage noir, ventre gris et une longue queue striée horizontalement.

Le second jour, la pente s’est relevée et grimpe interminablement en zigzags serrés, entre gros rochers et racines apparentes dans lesquelles on se tord les pieds. Les rhododendrons rouges, roses et fuchsias, partiellement en fleur, atteignent jusqu’à dix mètres. De loin en loin, des replats permettent d’implanter des camps que viennent occuper les nombreux groupes qui parcourent ce tracé.

Mes compagnons, visiblement peu habitués à ces dénivelés et ces chemins très rudes, sont à la peine, mais bien que très ralentis, ils restent sereins et enjoués dans la difficulté. Le troisième jour, toute végétation haute a disparu et l’horizon est maintenant marqué par les crêtes des hauts sommets enneigés, le Kanchenjunga à 8585m, les Monts Kabru sud 7317m et nord 7338m, que l’on pouvait apercevoir déjà de Yuksom, et quelques autres de plus de 6000m dont je n’ai pas su retenir les noms.

Contrairement à la plaine indienne où la chaleur est intenable, ici il fait bon marcher en plein soleil, et frais, voire très frais la nuit. Le contraste est remarquable, surtout en fin de nuit, où les deux sacs de couchage légers du bus, l’un dans l’autre, ne suffisent plus à me tenir chaud, malgré que j’aie conservé tous mes habits. Au lever, on prend bien soin d’essuyer le givre de la nuit, puis de tourner les tentes au soleil pour les sécher avant le départ.

La légère rougeur sur le ciel sombre, qui borde les crêtes à l’est, commence à illuminer les hauts sommets au nord-ouest, la ligne du Kanchenjunga qui forme la frontière avec le Nepal. Le soleil léchera l’herbe à nos pieds dans une demi-heure.