Les villes indiennes ont toutes quelque chose de désespérant. En dehors des temples, peut-être de quelques bâtiments administratifs ou britanniques, de quelques larges avenues écrasées de chaleur, de quelques statues de notables prétentieux, tout me semble n’être qu’un pêle-mêle anachronique, bruyant, animé d’une identique rage de survivre, voitures qui klaxonnent, motos qui se faufilent, piétons indifférents qui s’insinuent, chariots de fruits qui s’interposent, autobus qui foncent, chiens qui se prélassent, vaches qui flânent. Tiens, elles seules semblent à l’aise dans ce tohu-bohu infernal.
En quittant le petit garage de Chennai où j’avais abandonné le bus pendant mon court séjour à la maison, j’ai pris la direction de Tirupati, puis de Gooty sur l’axe central vertical de l’Inde, la nationale NH44 Kânyâkumârî-Srinagar, en me laissant guider par le GPS. Après m’être battu dans la circulation périurbaine de Chennai, avoir rejoint les portions plus ou moins roulantes de la highway, le GPS me dirigea brusquement à gauche derrière une petite zone rurale où je fus surpris de me retrouver sur une toute petite route, très étroite, serpentant dans la campagne plate. Il s’agissait vraisemblablement de gagner quelques minutes sur un trajet de plusieurs heures en prenant par les chemins vicinaux. En tout cas, je restais hésitant un instant, puis me réjouis de me sentir plus détendu d’avoir quitté le trafic intense des camions, des rickshaws, des scooters et des lents tracteurs aux remorques surchargées. C’est la conduite revenue douce qui me sortit de cette tension constante devenue habituelle au point de l’intégrer inconsciemment.
Là c’était lent, calme, fluide, plaisant, une sensation que je redécouvrais pleinement. La portion asphaltée était juste assez large pour un véhicule, si bien que de temps à autre, il fallait glisser deux roues sur l’accotement déformé pour croiser un motard, un tracteur ou une camionnette, mais tout en douceur, dans une manœuvre cordiale anticipée par chacun à bonne distance, comme on ne conduit jamais en Inde. La campagne était magnifique, soignée, certains champs étaient en jachère, d’autres fraîchement inondés, d’autres encore superbement verdoyants. Ça et là, dans un espace plus large, je passais un camion arrêté près d’un gros tas de céréales que les fermiers enfournaient dans de gros sacs de jute. Le calcul du raccourci était totalement nul, les nombreuses manœuvres ralentissant de beaucoup ma moyenne, mais le cheminement était agréable, l’environnement beau et le plaisir d’être là intense.
Plus loin, la route approcha un relief bien marqué, une forêt basse très dense, et elle se mit à monter, à serpenter dans une vallée étroite. Je croisais en fait la chaîne des Ghats orientaux, qui culmine à 1680 mètres d’altitude, soit approximativement la hauteur de la chaîne du Jura. Cette petite route bucolique, dans cette verdure tendre, me rappela immédiatement l’ambiance chaleureuse d’une délicieuse route de montagne grecque, trop courte aussi, entre Némée et Tripoli, entre mer et ciel, entre lauriers et genévriers, un grand jardin presque sauvage. Je cherchais un point pour m’arrêter, prendre une photo, même si je n’aurais immortalisé que des branches feuillues enchevêtrées, des verts superposés et un coin de ciel bleu. Pas moyen. Dans la succession de virages continus et l’étroitesse de la route, impossible de trouver un endroit pour me poser un instant sans risquer de surprendre les rares motards et autres véhicules qui descendaient. Finalement, un unique évitement m’offrit cette opportunité.
Je m’arrêtais doucement, descendis du véhicule et me reculais en suffisance, quand un, puis deux, puis toute une armée de singes m’approcha. Ils étaient au moins cinq, six peut-être, mais ils me surprirent et m’effrayèrent réellement. Non pas qu’ils étaient agressifs, non, vraiment pas, mais, et bien que je n’aie aucune nourriture visible, la crainte qu’ils m’agressent, me griffent ou me mordent m’envahit. La vengeance, je craignis leur vengeance. «Il avise alors l’assistance, Il vous reconnaît, il s’émeut, il grince des dents, il s’élance, il se souvient qu’il vous en veut. Tremblez ! » (Miguel Zamacoïs, extrait).
Le souvenir du singe fonçant sous mes roues sous les yeux absents de ses congénères impassibles me revient. Il y a quelques semaines, alors que je sortais d’une réserve sur une petite route isolée, un groupe de mêmes singes, une vingtaine de macaques bonnet, me regardaient passer, ou même pas, assis indifférents sur le derrière ou se pouillant la toison. Un congénère, sortant d’un buisson derrière eux, fonça sans un regard vers la masse en mouvement que je représentais et qui allait croiser sa piste. Je le vis disparaître derrière la fenêtre de ma portière droite et la seconde suivant, une secousse, puis une deuxième … Je ne me suis pas arrêté, peu désireux de me confronter à la masse, indifférente peut-être, ou furieuse. Bouffé par des singes, quel sort peu glorieux. Et là, maintenant, serait-ce l’heure de rendre des comptes ? Hanuman le dieu-singe n’aurait-il pas compris cette destinée écrite, mon désarroi sincère, ni pardonné ? Sans photo, mais sans morsure non plus, je me glissais dans ma cabine et repris ma route, l’image du lieu dans les yeux, mais sans moyen de la partager autrement qu’avec des mots.
Passé la montagne, je retrouve la morne plaine, plate, et la route principale, la NH44. Malgré le besoin d’attention revenu, je remarque en bordure des voies de circulation quelques belles couronnes fleuries, sans pouvoir distinguer en roulant s’il s’agit des fleurs roses des premiers cerisiers ou blanches des pruniers.
En fin d’après-midi, j’atteins Gooty, une petite ville de province d’une cinquantaine de milliers d’habitants, brouillonne, installée dans les creux entre plusieurs collines qui dissocient ses quartiers. Ancienne capitale royale au moyen âge, son fort, très abîmé maintenant, domine la plaine d’où l’ennemi viendra, qui les fera héros. Sous le soleil déjà haut, seul conquérant de ces vestiges, j’entreprends l’ascension, m’éloignant à pas mesurés dans la touffeur matinale. Je franchis la porte de la muraille sans encombre et atteins un premier chemin de ronde. Je m’imagine alors prendre d’assaut cet ensemble fortifié, ces larges tours rondes, cet amas de caillasse, quand une armée de singes semblent me barrer la route. Ils sont assis sur leur derrière et semblent demander qui se permet de troubler leur quiétude. Je m’enhardis. Je choisis cette fois de ne pas céder à une crainte infondée, à un risque très improbable. D’ailleurs, par esprit de conciliation, ou par crainte, plus vraisemblablement par simple désintérêt de l’importun sans offrande, cette petite famille s’éloigne vers le fond de l’esplanade, me laissant tout entier au fantasme de ma conquête. Je monte encore, franchis une nouvelle porte, un couloir étroit flanqué de piliers sculptés qui maintiennent solidement le plafond, du moins je l’espère. J’atteins le dernier niveau, monte les dernières marches et débouche sur la tour principale qui domine la plaine.
«Je m’appelle Zangra, maintenant commandant au fort de Belonzio qui domine la plaine d’où l’ennemi viendra et me fera héro. En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois, alors je vais au bourg avec Don Pedro. Il boit à mes amours et moi à ses chevaux.» (J. Brel).
Cependant, en redescendant, je déchante. Sur la plus haute branche, divin, éblouissant dans sa livrée verte et ocre, derrière son mince masque noir, il me défie. C’est lui le maître des lieux. D’une révérence gracile, il semble me saluer, puis me tourne autour comme pour m’inviter à quitter les lieux et prend place sur une autre position, élégant, impérial, définitif.
Pour le plaisir :
Le singe, Miguel Zamacoïs
Ses méninges dévergondées
Ne font qu’effleurer les sujets,
Il n’a que des morceaux d’idées,
Que des amorces de projets.
Son petit esprit n’élabore
Que des bribes d’intention
Et son raisonnement ignore
Les fins et les conclusions.
A peine a-t-il une idée
Qu’il l’abandonne avec dégoût ;
Sa cervelle toujours pressée
Ne la suit jamais jusqu’au bout.
Il vous voit du haut de sa cage
Dévale avec férocité
Mais, calmé pendant le voyage
S’approche avec humilité
A travers les trous du grillage
Il passe deux bras implorants,
Et darde sur votre visage
Des regards furtifs et navrants.
Soudain, sans que rien ne justifie
Ses allures de Lucifer,
Comme un diable il vous injurie
En secouant le fil de fer.
Dans sa fureur démonique,
Jusqu’à crever vous agonit
D’un répertoire de macaque !
Puis il s’en va, c’est fini.
Il va s’asseoir sur son derrière
Et parait se mettre à penser,
Il a tant de chose à faire
Qu’il ne sait par où commencer.
Son embarras ne dure guère ;
Il ramasse un petit débris,
Distraitement le considère,
Et le repose avec mépris…
Il se gratte un peu sous l’aisselle,
Regarde quelque chose au loin…
Il saute après une ficelle
Et va se percher dans un coin.
Il y demeure une minute,
Puis soudain le désir le prend
D’aller chercher une dispute
A quelque singe un peu plus grand…
Il siffle, il tremble, il vocifère !
S’approche du grand comme un fou !
Et puis, oubliant sa colère,
Il ramasse un petit caillou.
Le grand veut lui prendre ? Il se fâche !
Se sauve sa pierre à la main…
Il fait trois pas et puis la lâche,
Avec sa mémoire… en chemin…
Subitement, pris de délire,
Il danse un sabbat infernal !
Puis gravement se met à lire
A l’envers un bout de journal…
Il avise alors l’assistance…
Il vous reconnait, il s’émeut !
Il grince des dents, il s’élance !
Il se souvient qu’il vous en veut !
Tremblez ! Mais quelle circonstance
Le fait soudain vous délaisser ?
C’est qu’entre vous et sa vengeance,
Un papillon vient de passer !