Inde – La route – côte ouest
Inde – La route – côte ouest

Inde – La route – côte ouest

Goa, ce fut à l’époque les vacances dans le voyage, aussi notre fuite d’Arambol est à la mesure de notre désappointement. L’image du passé, notre vieille Land Rover posée sur le sable entre cocotiers et barques de pêche, et les villageois grimpant à même les troncs pour nous cueillir des noix ou nous faire goûter des pommes de cajou, cette image romantique s’était désintégrée dans cette ruelle marchande encombrée et nous décomposait aussi. Au bout de cette fuite au hasard, plus loin, au détour d’un chemin, la lumière du débouché sur la mer nous ramène à la réalité. On va pouvoir aller faire quelque pas, fouler le sable fin et remettre un peu d’ordre dans nos souvenirs écornés. La mer est toujours là, immense, infinie avec ses larges vagues puissantes qui roulent en brassant le sable où quelques oiseaux d’eau, des bécasseaux sanderling, courent sur le sable fraîchement mouillé, d’avant en arrière, évitant de justesse la vague qui vient mourir sur leurs pieds. C’est drôle de les voir. Ils paraissent jouer comme des gosses, piquant ça et là dans l’écume fraîche et courant plus loin après le ressac. La vue de ces allers et venues, de quelques envols pour se poser un peu plus loin, de leurs courses rapides sur leurs courtes pattes nous évade, nous rassérène, efface notre contrariété. Ici, seules les barques en bois noir des pêcheurs ont réellement évolué, maintenant faites en fibre de verre et peintes en blanc et bleu. L’endroit est chaleureux et reposant. En descendant plus au sud, nous ferons halte sur d’autres plages, belles aussi, presque infinies, juste parsemées de quelques paillotes rafraîchissantes et de quelques chaises longues et parasols. Notre passé s’est effacé, mais c’est toujours beau, serein, plaisant et romantique.

Dans l’attente du passage de l’an, nous passerons encore quelques jours en compagnie d’amis présents à Goa, à marcher longuement sur le sable après le lever du soleil, à rouler à vélo sur le sable durci par les vagues vers l’infiniment bleu, avant le long vol de retour sur l’Europe pour les uns et, pour ma part, la reprise de ma vaine quête solitaire.

Je fis bien quelques tentatives hasardeuses de me trouver une plage plaisante et peu fréquentée. Je pointais le GPS sur un point clairement identifié et suivais le cheminement avec attention et méfiance. Plus d’une fois je renonçais à m’engager sur une ruelle étroite entre deux boutiques débordantes et aguillées. Plus d’une fois je m’engageais confiant dans un passage mais devais finalement faire demi-tour dans des conditions scabreuses entre une profonde rigole et un mur de jardin, ou parce que le sentier que proposait le GPS en bordure du canal ne dépassait guère un mètre de largeur, irrégulier, en terre et herbes folles. Une fois aussi, après un demi-tour délicat qui m’avait semblé faire l’admiration des quelques locaux présents, je fus surpris d’être poursuivi en moto. On me fit très gentiment remarquer qu’un bout de câble TV, d’une bonne vingtaine de mètres, restait accroché à mon rack de jerricans et traînait derrière moi comme pour dénoncer mon forfait involontaire. «Don’t worry sir, don’t worry !». Cette fois encore, la nuit me prenait, me forçant à me rabattre sur l’espace d’une station service bruyante, sans m’offrir le bonheur d’une balade pieds nus dans le sable et quelques brasses revigorantes dans l’explosion des vagues. Une fois néanmoins, le labyrinthe finit par une ligne droite vers la mer que j’apercevais non loin. J’avançais prudemment sur le chemin de sable et m’arrêtais sur une petite surface d’où je pouvais encore me retourner. Des traces de pneus étaient visibles plus loin, mais chat échaudé craint l’eau, alors j’allais à pied reconnaître le terrain et renonçais à m’aventurer plus avant. En fait entre quelques arbres épars et sur un terrain plat, l’emplacement où je m’étais arrêté était parfait, la mer proche était belle, les vagues redoutables et le chaland rare. Ainsi, à jouer souvent, on gagne quand même quelques fois.

Après Goa, je traversais le Karnataka sur la route principale vers le sud, la route 66. Aux USA la route 66 symbolise la mobilité, la liberté et la poursuite du rêve américain. La route 66 en Inde, qui s’étend sur plus de mille six cent kilomètres du nord vers le sud, je ne sais pas si elle est un symbole pour quelqu’un, mais pour le rêve, la mobilité et la liberté ça me semble foutu. Cette route majeure est en travaux sur des centaines de kilomètres pour, de deux pistes actuellement, en faire une six pistes bordée de chaque côté d’une route de service pour les villages. A l’image de Morges, elle traversera les localités en ligne droite, tantôt sur des ponts, tantôt sur un talus, mais je ne sais pas si à ce stade du projet quelque un a pensé à poser des panneaux anti-bruit. Et le mode de construction est à l’image de la circulation indienne, chaotique, désordonné, brutal. Le chantier est en cours partout sur de courts tronçons, allant de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres. La circulation intense se fait dans les deux sens, principalement sur ce qui sera la route de service, puis croise le chantier dans des nids de poule, des rejets de terre ou d’asphalte, avant de rejoindre un bout terminé de la nouvelle route, plus doux à la conduite, mais qui ne dure pas, alors on retrouve la route de service, d’un côté ou de l’autre du chantier. Certains secteurs ne sont pas commencés, sur d’autres on y coule des piliers massifs, plus loin on pose ce qui semble être le revêtement final mais qui ne débouche sur rien encore. Voitures, camions, rickshaws, motos, engins de chantier croisent sous les piliers dans un capharnaüm inimaginable où le klaxon règne en maître. Un chauffeur à Goa m’a dit un jour qu’en Inde, pour conduire, le plus important c’est l’usage du klaxon. Je dois encore apprendre.

A Goa, j’avais essayé de faire le service que Jeep/Fiat Mumbai m’avait refusé. Malheureusement le «tuyau» d’aller chez «Force», une marque de minibus très répandue et produite en Inde, basée sur un fourgon Mercedes des années 1990, était percé. Ils étaient sensés avoir l’expérience et les équipements de levage, mais ils ne voulaient rien entendre, J’ai trouvé finalement un atelier, un abri plutôt, qui se disait réparateur «Force». Ils avaient moins de discours, moins d’images mais plus de cambouis sur les mains. J’ai fourni le filtre et acheté l’huile chez le marchand d’à côté et les mécanos ont fait le boulot, démonté la plaque de protection du moteur et changé le filtre et l’huile. Une heure environ, couché sur un carton posé à même la terra battue, pour trois cents roupees, soit environ trois de nos francs. Malheureusement, le marchand n’avait pas de plaquettes de freins, sinon on aurait fait ça aussi. Je profitais donc de mon passage à Cochin pour refaire l’exercice, parce que rouler avec des freins défectueux n’est pas la meilleure option, ni ici ni ailleurs. Néant chez le Jeep/Fiat de Cochin, idem chez Force. Je repris la route dépité, clairement embarrassé et un rien soucieux aussi, quand je vis une alignée de camions, de camionnettes et d’épaves dans une cour chez Mahindra, une autre grande marque indienne. Au point où j’en étais, je ne perdais rien à demander, mais là encore, le jeune ingénieur qui me répondait était négatif, ils ne trouveraient pas les pièces en Inde. Aimablement, mais agacé quand même, je lui dit mon étonnement qu’il considère mon Ducato comme une Ferrari F1, voir un Boeing, et qu’il pusse me laisser repartir avec des freins en mauvais état. Je lui proposais alors d’investiguer, puis d’essayer de chercher les pièces avant de trancher. Ce n’était pas directement un atelier de Mahindra, mais une société spécialisée qui fait pratiquement que cette marque, et du gros, au point que mon Ducato semblait perdu entre les gros camions dans l’atelier. L’investigation confirma que les freins sont en bon état et que c’est le câble qui communique avec l’ordinateur qui est défectueux et transmet un message erroné. Cependant, un autre défaut autrement plus problématique fut décelé, Le roulement du palier de sortie de la boîte de transfert présentait un gros jeu et semblait très rouillé. Bien que ne connaissant pas cette transmission et avec le risque de ne pas trouver les pièces à remplacer, ils démontèrent soigneusement et sortirent le roulement, Le roulement n’était pas le problème, mais l’axe de la flasque guidée par le roulement était endommagée et pour la récupérer il fallait la recharger et la tourner. Le lendemain le tout était en place, la flasque était réparée, le roulement avait été changé et la vidange des boîtes faite, Dix heures de travail ne vont évidemment pas sans une solide facture, chacun à déjà vécu ce moment difficile où il faut bien assumer ses responsabilités. Quatre mille cent soixante-quatre roupees, soit l’équivalant d’une petite cinquantaine de nos francs. Pour ce prix, en Europe, on ne reçoit pas deux litres d’huile de boîte à vitesse.

Je quittais Cochin pour Munnar, une petite station de montagne proche, très fréquentée par les Indiens qui y trouvent la fraîcheur de ses 1440m d’altitude, l’exotisme des petits villages et ces belles montagnes aux formes rondes, douces et voluptueuses comme les courbes d’une Apsara. La principale activité économique de la région est la culture du thé qui garnit les pentes de stries vertes du plus bel effet. Une balade en fin de nuit par les sentiers des plantations mène sur les crêtes et permet, en plus du spectacle du lever du soleil, la découverte des lignes successives des arêtes des vallées voilées de brume et les contours harmonieux des collines bordés des franges des bosquets d’eucalyptus. C’est très charmant, très délicat et parfait avant un petit-déjeuner tardif avec une dégustation de thé blanc, vert et noir.