La route – Inde – vers Goa
La route – Inde – vers Goa

La route – Inde – vers Goa

Goa, c’est un peu les vacances dans le voyage. Nous revenions du Gujarat avec l’intention de faire un service chez Fiat, mais à Thane, juste au nord de Mumbai, on nous dit «Sorry Sir, nous ne faisons que les véhicules individuels, les véhicules utilitaires Fiat ne sont pas importés, nous n’avons pas de pièce». Ils me tournaient autour comme si j’avais débarqué en Ferrari Formule 1, cependant sans me demander d’autographe et ils craignaient de me faire une vidange, c’est dire. Ensuite, nous avions fait le projet de nous détendre les nerfs et le palais en mangeant italien à Mumbai, au «Blue Bop Café», spaghetti al dente, merlot puissant et tiramisu inoubliable, mais les ténèbres, les gaz, le chaos, le bruit et la nuit ont ruiné ce savoureux projet. On se contenta donc d’un «mutton buhna» accompagné d’un authentique Mojito, ou deux, je ne sais plus, et d’une nuit dans un hôtel à Belapur que nous savions disposer d’une place pour héberger le bus.

Pour descendre sur Goa, l’idée était de caboter le long de la côte, de sauter d’une plage à l’autre, d’une réserve sauvage à une terrasse ombragée, de joies en plaisirs, de jouir de notre temps, de se tenir loin du stress de la highway du sud. Cap donc sur le sanctuaire de Phansad, quelques bâtisses rustiques dans un couvert de verdure, au-dessus de la mer où, seuls visiteurs, nous avions la forêt pour nous. Spontanément, un chien se joint à notre balade et nous accompagne, gambadant élégamment par devant, se traînant un peu à l’arrière, profitant de l’aubaine d’un biscuit, sans trop marquer sa présence cependant, comme juste pour veiller sur nous. Dans la chaleur du début d’après-midi, à part quelques cris d’oiseaux éparts dans le feuillage, rien ne s’est montré. En haut, au sommet d’une petite bute, à l’ombre des arbres, un petit pavillon ouvert invite au repos, à la détente, à la découverte patiente. L’observation est difficile. Si les oiseaux ne sont pas loin, ils restent dissimulés. On ne voit guère qu’une ombre noire qui sautille, une silhouette en contre-jour qui disparaît. Puis, très brièvement, une tache orange vif, qui file en diagonale derrière la couronne d’un arbre, et puis plus rien. Il fait chaud, on a soif, on est en eau, alors on se mure dans le silence. Longtemps plus rien, avant que, sur le devant du même arbre, une longue tache claire d’un gris très léger, s’est posée sur une branche dégagée. A la jumelle, on le découvre distinctement. Il a un corps ovale dressé, de la taille d’un merle, le cou, la tête et le bec sont noirs, le corps, la queue et une très longue plume de queue, d’au moins deux fois la longueur du corps, sont gris très pâle. Et soudain il s’envole. Sa plume de queue ondule délicatement derrière lui, c’est féerique mais c’est déjà fini. De retour au portail du parc, je griffonne un dessin pour le gardien, qui l’identifie immédiatement. C’est un gobe-mouche du paradis, le mâle est blanc et sa femelle orange !

En bordure de plage, seul un terrain un peu vague est accessible, que d’autres usagers occupent largement en jouant au criquet. Oh, attention, ne va pas t’installer n’importe où, ici le criquet a valeur de religion et l’Inde est la deuxième nation au monde en criquet, alors de la place que diable, on a une marche à gravir ! Pour éviter que mon pare-brise ne vole en éclat sur balle perdue, ou que ma tête ne tombe pour un indéchiffrable blasphème, je suis le conseil. On parle un peu, ils m’offrent une bière. Ils sont cinq jeunes copains d’étude d’une haute école de design de Bombay, maintenant établis architectes et graphistes, motards sur Indian Enfield qui s’intéressent à mon trajet. On me questionne sur la route, les difficultés. Des difficultés, il n’y en a pas, tu roules et tu prends un jour après l’autre, tu fais le plein et tu passes d’un pays à l’autre. Bien sûr, il est probable que le passeport suisse soit considéré différemment de l’indien à la douane pakistanaise. Ils évoquent ce raté de l’histoire, l’éclatement de l’Inde britannique en trois pays devenus ennemis, les blocages ringards sur des questions religieuses auxquelles les anciens frères sont tous perdants. Bien que hindous, musulmans et chrétiens, eux sont potes et n’ont rien à faire de ces principes rétrogrades qui divisent les peuples et tuent. L’Inde est une puissance en devenir qui s’essouffle alors que le Pakistan se traîne et s’appauvrit, malmené par une classe dirigeante intéressée et corrompue. On serait mieux ensemble, mais sur un milliard trois cent mille indiens, nous ne sommes qu’une petite minorité à voir les choses ainsi.

On essaye de longer la mer d’Arabie, de trouver la route la plus proche du rivage, pensant toujours naïvement que c’est ainsi que ça doit être. La route s’éloigne de la côte, passe un vallon, s’enfonce dans le suivant, tournoie à tel point que l’on ne sait plus si l’on va vers le sud, ou l’est, ou ailleurs encore. La voie est toujours étroite, principalement sinueuse, sous un couvert de végétation dense et basse. On progresse dans une forêt clairement tropicale faite d’arbres feuillus à petites et à grandes feuilles, à troncs et branches tordus, mêlée de palmiers qui émergent au-dessus des frondaisons. A part les espaces bleus du ciel visibles juste au-dessus de la route, on ne voit rien que le noir de l’asphalte et le vert de la végétation. Ce serait reposant pour les yeux si la sinuosité du cheminement n’empêchait pas toute évasion, toute divagation de l’esprit. Chaque village est la copie de celui qui le précède. Une maison basse, enfoncée dans la verdure, masquée parfois derrière un muret, quelques déchets en bord de route, puis tout devient dense, les maisons sont accolées les unes aux autres, faites de briques peintes en blanc, ou restées rouge, couvertes de moisissures noires, les portes de bois sales, les toits en tôles cabossées peintes. Les échoppes sont à raz la route, bordant la terre battue. A une ficelle, à une traverse en bois, sont suspendues des guirlandes de sachets de friandises épicées à grignoter, des graines, des chips, des céréales à croquer. Il y a des étals de fruits, des pintes, aux sièges de jardin en plastique, montrant de grands plats de riz biriani à l’emporter. Pendant bien quelques kilomètres, on se réjouit de cette jolie route pittoresque, lisse comme un miroir, bien tracée, soigneusement marquée, douce à rouler. On se croirait presque sur un de nos tracés fraîchement rénovés. Puis soudain, l’état change, les nids de poule succèdent aux rafistolages, qui eux-même succèdent à un état délité, effrité, arraché, défoncé. La progression est tombée à moins de dix kilomètres par heure. Ça s’améliore quelques dizaines de mètres, quelques centaines parfois, avant de se dégrader à nouveau.

On vise Dabhol pour traverser en bac la large rivière Vashishti. L’arrivée dans le village est improbable, on se faufile dans des ruelles étroites, anguleuses, boueuses aussi, on arrive sur un large espace sans comprendre où peut accoster le bac. C’est un peu plus loin, d’autres bâtiments et un autre dédale de rues nous masquent encore la rampe où le ferry vient s’apponter. Allons, pressez-vous ! Le bateau fait une rotation complète en une heure et croise avec régularité son sistership. C’est fou ce qu’on en met du commerce sur ce petit bac. En quelques minutes il se vide, «Allons, pressez, pressez !», et à nouveau on le rempli pour le retour. Ça ne coûte à peu près rien, je n’ai pas relevé vraiment, c’était l’histoire d’à peine plus d’un franc. Plus loin, ce sont de longs ponts qui franchissent les rivières, certains anciens, d’autres très modernes faits de béton et de gros câbles de suspension obliques.

Et Goa survient. C’est au détour d’un chemin étroit, au débouché une forêt dense, à la sortie d’un petit village épars. Les arbres paraissent s’écarter, la lumière se fait plus forte, la couverture verte disparaît et le ciel et la mer apparaissent. C’est bleu en haut et devant, souligné d’une ligne jaune pâle. Les barques noires des pêcheurs tirées sur la plage, les cocotiers penchés vers la mer, les petites maisonnettes éparses et les saree ondulant des indiennes. C’est là ! En fait, ça ne c’est pas fait du tout comme ça. Ça, c’est ce qui reste après que le cerveau ait effacé l’imparfait, l’inutile, les déconvenues, mais c’est là, c’est beau, c’est fort de ce vieux souvenir du passé qui nous porte et qui nous a fait viser Arambol comme premier but, comme première nouvelle image de Goa. On approche, j’ai indiqué un «camping» trouvé sur le web et je suis fidèlement les indications du GPS. Sur la petite route qui s’insinue dans une agglomération de petites maisons la circulation s’intensifie. Il y a foule sur la route et ça s’en-colonne maintenant, avec beaucoup de motos et de scooters qui se faufilent entre les voitures. Alors que l’on avance par petits à-coups, on se fait la réflexion que beaucoup sont conduites par des étrangers blancs. Ça parle allemand, anglais et russe. Les femmes sont vêtues très légèrement de jolis petits tops décolletés et de shorts amples qui respirent bon l’insouciance et la plage. Le trafic, quasi bloqué après ce virage à droite, semble filer tout droit alors que mon camping m’est indiqué sur une route à droite, plus libre apparemment. On se sent rassuré, dans cinq minutes, on parquera tranquillement et on ira redécouvrir cette merveilleuse bande de sable qui fit notre bonheur à l’époque. Passé le carrefour, on découvre qu’on entre dans une rue étroite, bordée de chaque côté d’une rangée ininterrompue de petites boutiques d’articles estivaux, des vêtements, des bijoux d’argent, des statuettes en laiton, en pierre et en bois, des imprimés avec des éléphants et d’une multitude d’autres objets. Le même alignement, le même entassement qu’à Paléo, mais qu’aujourd’hui je parcoure en conduisant, sans encore entrevoir où je vais pouvoir m’arrêter ou, plus prosaïquement, comment je vais pouvoir m’en échapper. Il n’y a pas d’échappatoire, pas de parking, ni aucun camping. Quand j’amorce un demi-tour, laborieux d’une dizaine de manœuvres, utilisant la seule étroite ruelle qui me permet de me dégager avant de risquer d’arracher toutes les toiles basses qui couvrent la rue, bienveillants, les gents m’enjoignent de ne pas y retourner, «C’est tout bloqué là-bas !». D’Arambol 2023, nous n’aurons vécu que trois heures d’un bouchon chaotique et fuit plus loin à la recherche de notre jeunesse perdue.