La route – les Emirats
La route – les Emirats

La route – les Emirats

La traversée du détroit d’Hormuz se fait sans problème dans une mer très calme. Le ferry est un large catamaran, stable, très doux, au point que je n’ai même pas senti quand il a appareillé. Il s’enfonce dans cette brume trouble qui voile l’horizon et crée des fantômes des navires à l’encre. En pleine mer, la légère houle ne génère qu’un très faible roulis, à peine perceptible. L’intérieur de la cabine, très différent des bateaux qui croisent en Méditerranée, ressemble à celui d’un autocar en plus large, fait d’une douzaine de rangs d’une vingtaine de sièges, traversés de couloirs étroits.

Le pont de proue offre heureusement un peu d’espace et permet de se dégourdir les jambes ce qui aide à passer les huit heures de navigation. La chaleur extérieure est rendue supportable par le vent apparent créé par l’avance du navire. C’est une longue journée, rendu tôt au port, l’attente après l’enregistrement se montait déjà à deux heures. A l’arrivée, nous serons une heure à poireauter derrière la porte du salon que le personnel naviguant finisse sa manœuvre et attende, Allah sait quoi, pour nous ouvrir.

A Sharjah, changement de décor. La vaste zone de douane, négligée et déglinguée en Iran, laisse place à un espace soigné, recouverte de marbre blanc poli, murs propres peints en blanc et climatisation clinquante à fond. On dirait la réception d’une clinique privée de la Riviera vaudoise. A peine entré, l’agent du transporteur me cueille, alors que tous les autres passagers attendent dans une salle séparée. Une jeune femme élégante en noir, voile sur les cheveux, lèvres botoxées rouge assorties à ses ongles, est seule à la saisie. Deux policiers débonnaires vont et viennent dans la salle alors que trois messieurs à l’allure princière dans leur longue robe blanche, keffieh blanc sur la tête, démarche chaloupée, déambulent sur une chorégraphie choisie et supervisent d’un regard nonchalant le processus inefficace défini. La dame élégante parle, parle et parle. Je crois qu’elle correspondait à mon propos, mais par correction je n’ai pas écouté. C’était long, très long. Dans la salle refroidie à vingt degrés, la valeur est affichée sur le petit moniteur, je commence à frissonner. De temps à autre la dame pianotte sur son clavier et ça dure. Puis elle tend mon passeport à un policier, qui n’en veut pas, à un des messieurs distingués, qui n’en veut pas non plus, alors je le récupère. On me fait m’asseoir, en me disant «No problem», alors que mon esprit méfiant me rappelle déjà les geôles turques.

Un groupe d’une trentaine de fantômes féminins arrivent ensuite, mises en colonne devant la dame élégante, qui reprend son jeu pianistique. Ça a l’air daller plus vite, en dix minutes elles ont toutes terminé, et viennent s’asseoir non loin de moi. Ensuite un groupe d’hommes arrive, fait la queue, se fait contrôler et va s’asseoir, et le groupe suivant, puis le prochain, puis encore un. Tous les passagers sont maintenant là, alors l’opération suivante peut commencer. Par groupe, ils passent à la fouille, à travers le portique de sécurité et disparaissent derrière l’angle du mur, comme avalés par le processus. Tous, sauf moi. «Wait, sit down please, no problem wait !». Je suis gelé, il est passé onze du soir, je n’ai que mon passeport en main depuis qu’à l’entrée du bâtiment ils m’ont séparé de mon bagage, contenant mes documents, mon téléphone et mon ordinateur. J’accroche l’agent du transporteur, qui me dit «Wait, sit down please, no problem sir.». L’élégante dame en noir a éteint son terminal, elle prend son sac Vuitton et dit «Arrivederci, good bye et au revoir !» et me plante là. Deux des élégants messieurs en blanc ont aussi disparu, ainsi qu’un des policiers. A ce moment de la soirée, il est très bientôt demain et je n’ai pas d’hôtel, pas d’argent, pas de carte sim locale pour le téléphone et ma température, malgré le bouillonnement de mon cerveau, doit approcher les vingt degrés de la climatisation. Je m’efforce de respirer pour retenir les chevaux arabes qui se cabrent dans ma poitrine. Je ne veux pas finir ma nuit sur ces sièges. J’accroche donc le peu qui reste, déclare que c’est un accueil inacceptable, glacial et insécure, rapport à mon bagage non identifié évanoui dans la nature. Alors que les douze coups ont sonnés dans vos villages, un jeune policier finit par arriver et m’invite à le suivre dans sa voiture. On m’explique quelque chose en rapport au système informatique, ou approchant, toute ressemblance avec des personnes et des faits ayant existés ne seraient que fortuite et ne pourrait engager quelque responsabilité que ce soit. Le véhicule policier passe les contrôles, sort de l’enceinte du port, alors je proteste de mon bagage resté en arrière, sans identification ni surveillance. «No problem sir, no problem !» On rejoint un grand immeuble tout blanc, dont la porte s’ouvre malgré l’heure tardive. Tout est en marbre et dorure, élégant, distingué, soigné, propre et lustré. Derrière l’alignée de guichets déserts, un homme en blanc, élégant et courtois accueille un bonhomme chafouin, défraîchi et abattu. A une heure du matin le passeport est tamponné du sésame émirati et je peux aller à l’inspection policière. A cette heure, je doit être le seul civil à traîner dans le port, alors il faut patienter un peu pour trouver un inspecteur, mais ça finit par arriver. «No problem sir, no problem !». Ouais, cause toujours ! Quand il ouvre ma trousse de toilette et découvre quelques tablettes de médicaments entamées, il change de registre. Maintenant, il faut encore trouver un médecin de police pour approuver mes quelques pastilles d’Aspirine et d’Algifor. Ça finit par arriver et on me libère. Il est très très tard, je suis à pied et je ne connais pas la ville.

Je butte rapidement sur un bassin du port civil, sans savoir de quelle côté me diriger. Zig, zag, zoug, je pars à gauche vers les lumières du fond, mais je me fais immédiatement héler par un quidam. C’est un employé du port qui termine son service, qui m’a vu je ne sais comment dans ce vaste et sombre espace, m’a vu partir vers l’embouchure et pressent mon désarroi. Il m’invite à traverser en sa compagnie, juste là sur la jetée où des passeurs font traverser du port vers la ville sur de vieux bateaux en bois. Comme je suis sans argent local et que ce petit commerce naval en est encore à l’âge de Jésus, on ne prend pas les cartes de crédit, aussi mon hôte bienveillant paie en me priant simplement de rendre la pareil un jour à mon prochain dans le besoin. Parvenus de l’autre côté, il me guide rapidement à travers la vielle ville, le cœur historique de Sharjah, coincé entre le port et les hauts buildings de la ville moderne. Derrière les restes d’un mur d’enceinte, les bâtiments bas en pierres et ciment jaunâtre ont été restaurés, valorisés et un petit hôtel de charme me reçoit avec bienveillance dans ce cadre chaleureux et climatisé.

Mon premier regard sur la vie dans les Emirats, à Sharjah, à Dubai ou Abu Dhabi, me renvoie une vie calme, organisée, soignée. Les voitures, grandes, puissantes et rutilantes roulent sans à-coup sur de larges artères rectilignes de six à huit pistes dans chaque sens. Le bord de mer accueille les immeubles les plus hauts, aux formes étranges, des prismes cristallins, des drapés monumentaux, des cylindres tronqués, des ventrus comme des ananas, des penchés qui concurrencent Pise. Les parcs et les jardins sont magnifiques, avec des lignées de palmiers, des haies fleuries flamboyantes, quelques bassins à jets d’eau. Étrange, ambitieux, obséquieux. C’est beau, le bleu pâle du ciel côtoie celui de l’acier, mais c’est froid malgré les quarante degrés du thermomètre. Par ailleurs, je ne trouve pas de place pour me garer à proximité, pas de trottoir pour flâner, pas de terrasse pour siroter un mojiro sans alcool et m’imprégner des lieux. Le temps de faire une photo de loin, j’ai l’impression d’en avoir fait le tour. Pour m’arrêter, il n’y a guère que les parkings des malls qui me sont facilement accessibles et les enseignes internationales sans attrait pour me sustenter, Burger King, Pizza Hut et Mc Donald’s qui cotoyent Balmain, Rolex et H&M, c’est comme passer des vacances à Balexert.

Néanmoins, le musée du Louvre d’Abu Dhabi vaut bien un détour de quelques kilomètres. Situé en bord du golfe, c’est une belle construction moderne de hauts cubes de béton blanc, recouverts d’un dôme d’entrelacs d’acier. Peu d’œuvres y sont présentées, mais toutes sont des pièces maîtresses, exceptionnelles, historiques, somptueusement belles et habilement exposées. Égyptiennes, romaines, chinoises, indiennes, perses, mais aussi Rodin, Picasso, Manet et tant d’autres. De l’âge de pierre à l’ère moderne, la visite présente un incroyable voyage dans le temps. Le restaurant, lui, n’est pas vraiment autochtone, le «Fouquet’s», offre certes une cuisine de très bon niveau, pour moi des gnocchi excellents avec un bon verre de Bordeau, mais j’aurais néanmoins préféré trouver des plats arabes soignés.

Un peu plus loin, la Grande Mosquée Sheikh Zahid, inaugurée en 2007, est comme une offrande à Allah d’avoir fait couler tant d’or noir sur ce petit coin de terre. Grandiose, un peu à l’image d’une pièce montée, un gigantesque bâtiment de béton, supporté par des centaines de colonnes, tout recouvert de marbre blanc, incrusté d’un décor floral léger, fluide, mihrab doré, le tout bordé de bassins animés de petits jets d’eau et complété d’un centre commercial luxueux au sous-sol. C’est beau, ça transpire les royalties, les dividendes et les prières empressées. Tant de processions, tant de têtes inclinées, et si en plus le ciel était vide …

Sur internet on proposait l’activité d’un site «Aventure» avec une photo de rafting en rivière. J’ai pensé que passer une nuit sous les étoiles en pleine nature pourrait être plaisant ; raté ! L’endroit est en bordure de banlieue, avec des centaines d’habitations modernes identiques alignées, la rivière est à sec et le reste est un parc d’attractions. Eux et moi ne vivons apparemment pas sur la même planète.