La route – Turquie – douane
La route – Turquie – douane

La route – Turquie – douane

Dogubayazit. La zone de douane à la frontière est un immense espace de pistes routières et de zones d’attente, occupées, encombrées, sillonnées de camions, de mini-bus et de voitures et de quelques piétons qui traînent d’invraisemblables bagages, délimitées de palissades de tôle, de bouts de mur, de grillages, fermées par des barrières et des portails. C’est un chaos absolu, poussiéreux et bruyant. Par chance, pour quitter la Turquie, c’est tout droit et la première opération est simple, il y a une cabine bien visible avec une caméra qui me vise, si bien que je l’ai remarquée tout de suite. Ensuite, plus loin, on passe dans un large espace bordé à gauche d’un grand bâtiment anthracite austère et sale. Dans un coin, un petit panneau discret mentionne «passeport control», mais il n’y a pas de guichet et personne dehors, aussi j’ai imaginé, à tort évidemment, que ça ne s’adressait qu’aux piétons. Heureusement, un gars assis, adossé au mur du bâtiment, fumant une cigarette me héla, me montrant l’entrée du bâtiment me dit :«Passeport, passeport !». Bon. Je me gare, prends mon passeport et entre dans le bâtiment, un large hall quasi vide. Là, je ne sais plus si j’entre dans une prison où dans l’antichambre de l’enfer. Au fond, agglutinés contre un grillage fait de gros tubes d’acier, comme les grilles de prison qu’on entend claquer dans les films policiers, un amas de voyageurs à pied avec de gros bagages ventrus, des valises extra larges, des balluchons intransportables, des sacs à dos ballonnés, des cabas débordants, ficelés, sanglés, scotchés. Un resserrement de la grille crée un tunnel très étroit qui limite le passage et force à basculer les plus gros bagages par dessus les tubes de couverture et, en glissant les mains entre les tubes, de les faire avancer par dessus les têtes. Mais rien n’avance, c’est la pause du matin et la cabine du douanier est désespérément vide. Dans cette petite foule gesticulante et piaillante, le mec en short avec son passeport rouge en main est rapidement repéré et spontanément on me priorise, on me pousse en avant dans le couloir infernal, dix mètres à rentrer le ventre, eux comme moi, à s’arque-bouter, à s’agripper aux barreaux, à tirer et pousser, à se prendre les pieds pour passer là où la conception sécuritaire l‘a voulu impossible. On me positionne en deuxième position et ça s’arrête. Une demi-heure plus tard, les douaniers arrivent, la file commence à avancer et moi, mon passeport timbré, à refaire à l’envers le couloir étroit pour rejoindre mon bus. Ensuite, je ne me souviens plus très bien, mais les deux portails se sont ouverts et j’ai pu avancer jusqu’au premier poste iranien. Rideau, fin du premier acte, applaudissements.

Là, je ne me souviens que de beaucoup de sollicitude, «Welcome in Iran» et d’une aimable attention et l’officier en uniforme m’a invité à aller voir le chef, qui, après un hochement du chef, m’a invité à voir le chef, et un civil qui parlait anglais s’est joint à nous. Ils pianotaient sur leurs claviers, encore et encore, se parlaient un peu, le regard entendu, les mots sans doute aussi, puis m’ont déclaré, sincèrement navrés, que leur système ne montrait pas de visa à mon nom. Et ils ont encore essayé autrement, car la numérotation des passeports qui combine les 0 et les O peut générer des erreurs, mais non, zéro enregistrement. De mon côté, convaincu, je leur montrais le document que j’avais reçu de l’office iranien en charge, une «Visa Grant Notice» qui devait me donner accès au fameux sésame, au basculement de la barrière et à la plénitude du «Welcome in Iran». Que néni.

Georges Brassens chante avec conviction que «Quand on est con, on est con» et aussi, dans son refrain tant de fois répété, que «Le temps ne fait rien à l’affaire». Effectivement, je confirme. Pourtant, j’avais bien lu quelque part, il y a quelques semaines, quand j’ai fébrilement fait cette démarche, que ce document permettait d’obtenir le visa à la douane à l’aéroport. Oui mais … je ne suis pas dans un aéroport, mais au milieu de nulle part, avec beaucoup de monde, des drapeaux qui claquent, des fusils qui bandouillent, des barbelés qui piquent et mon esprit qui s’échauffe. Soyons et restons zen. Les bouddhistes disent, et d’autres aussi sans doute, *Quand il y a une solution à ton problème, inutile de t’en faire et quand il n’y en a pas, inutile de t’en faire aussi». Là, le civil, qui avait l’air à l’aise dans ce dédale de locaux, de policiers, de douaniers et d’organisation sécuritaire me dit : «Il faut retourner en Turquie pour obtenir le visa, ce papier ne vaut rien», ils n’ont rien dans leur système. On était tous à se le passer et repasser ce papier, cette fameuse lettre d’intention de visa, et c’est là que j’ai compris mon erreur. L’astérix, ce petit machin qui accompagnait la date de validité de la lettre et qui renvoyait à la petite phrase en bas de page, à l’instant me fit mal comme un menhir qui me tomberait sur la tête, Pafff ! Il précisait, qu’il fallait passer à l’ambassade … Et m…. ! Bon, ben on va faire demi-tour, le bus et moi, et on va revenir dans trois jours. Mhhh, faire demi-tour dans une douane, consiste plutôt à passer par l’entrée de l’un pour se retourner et re-rentrer chez l’autre. Mais les Iraniens, pas compliqués pour deux sous, ont fait comme s’ils me m’avaient pas vu. Le gars en civil, il s’appelle Nassir, a parlé avec les uns et avec les autres, il a lui-même ouvert la barrière et je suis entré en Iran, sans visa, sans tampon et le passeport dans sa poche… J’ai fait le tour du rond point à l’extérieur de la douane et je me suis glissé dans la file de véhicules iraniens qui allait vers la Turquie, Nassir facilitant la manœuvre.

A côté de moi, dans des espèces de tentes de kermesse, sur ma gauche une mélopée lancinante s’élève, qui s’intensifie, puis devient une harangue répétitive, forte, que tout un public, un auditoire reprend méthodiquement et scande avec insistance, avec force, puissamment. Moi, je suis hors des clous, coincé au volant à transpirer, le portail d’entrée est encore dix mètres devant moi. Je suis sans papier, sans visa, sans justification d’entrée, je me sens en danger, manipulé et commence à me faire tout un film. Et si quelque chose s’était passé, un grain de sable dans ce plan foireux ? Mais Nassir revient, avec un copain auquel il refile mon passeport, que le nouveau venu, irano-turco quelque chose glisse négligemment dans la poche arrière de son jean. Nassir, qui ne parviendra pas à me faire entrer en Iran en règle me réclame une partie de ses honoraires, cinquante euros, que je me sens obligé de lui donner. Au niveau de mon cerveau et de mes tripes, ça ne s’arrange guère, même si Nassir me dit de ne pas me faire de mouron, qu’il est mon ami et qu’il est là pour m’aider. J’entends les violons scélérats : «Tout va très bien Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien», mais je sais aussi comment l’histoire se finit et je tiens à ma fidèle jument grise. Je reconnais, bien que ça ne me rassure qu’au quart du dixième de la moitié, que son copain, lunette Ray Ban, jean noir, polo beige et tongs éculées, se meuve à l’aise dans ce foutoir. Il parle avec tout le monde, semble connaître tout le monde, policiers, douaniers et autres que je n’identifie pas.

La barrière se lève, une dizaine de véhicules entre dans la zone et ça s’arrête à nouveau. De part et d’autre, Iraniens et Turcs œuvrent de la même manière. Ils isolent un groupe de véhicules et font toutes les formalités, police, douane, fouille, enregistrement, avant de libérer le tout, puis recommencent. Nassir et son pote continuaient à expliquer aux policiers, puis aux douaniers, puis au militaires : «Non, celui-là on ne l’a pas vu, il entre il sort, il est transparent» et effectivement, on me laissait avancer. Passé, la barrière d’entrée, je me détends un peu et j’attrape Nassir au passage pour qu’il me restitue mon passeport. «Ne te fais pas de souci, tout va bien, on gère, on est tes amis…». Il hèle tout de même son pote qui, avec un grand sourire, me ramène illico mon identité à croix blanche. «Heu, à lui aussi tu dois lui donner quelque chose», me fait Nassir. C’est clair que, si je vais au bout, si je passe le maudit double portail qui m‘enferme actuellement comme un con damné, ça vaut bien quelque chose, mais si je finis quand même alpagué à devoir déclamer des mantras dont je ne comprends pas la portée… A contre-cœur, je lui tends un billet.

Dans l’enceinte honnie, juste devant moi, une jolie famille tourne autour d’un pick-up 4×4 flambant neuf équipé de tente de toit, jerricans, magnifique. Madame, élégante en longue robe évasée verte à motifs floraux bleus, un foulard fuchsia à pampilles découvrant la moitié d’une belle chevelure châtain, entame une superbe pastèque pour ses deux enfants et, très généreusement, demande à sa petite fille d’en porter une tranche au monsieur effondré dans son camion bleu. C’est tellement chou, tellement délicat, tellement fort, cette jolie petite gosse, d’une douzaine d’années avec un visage d’ange, des cheveux d’ange, un sourire d’ange, me portant son présent enchanteur. Maintenant encore, en me rappelant ces instants, dans la tension du moment, j’en ai les larmes aux yeux.

Je suis enfin en première position devant le dernier portail. Le militaire iranien chargé de la fouille des véhicules, informé par le pote de Nassir me prend mon passeport et me déclare solennellement «Switzerland, good country !». Puis les portails iranien et turc glissent de conserve dans un crissement de roulements rouillés. Rassuré, j’entre lentement en Turquie. Dans une heure je roulerai libre vers l’ouest dans la touffeur de midi. «Le temps ne fait rien à l’affaire, Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père, Quand on est con, on est con ! Rideau, fin du deuxième acte, applaudissements.

Je suis sorti d’un pays, maintenant il faut de j’entre dans l’autre et le fait que j’en sois sorti puis ré-entré le même jour ne va rien aider à l’affaire. Si Nassir n’est plus , son pote va faire le facilitateur. Je remarque à ce moment seulement qu’il pilote lui-même un mini-bus taxi, d’où sa connaissance du processus. Ma tension artérielle doit être redescendue sous les cent huitante ; je ne crains plus les prisons turques, Midnight express me semble très loin maintenant et je n’entends pas encore les violons scélérats : «Quand on est con on est con…».

Par une porte, je rejoins à pied le tunnel infernal où à nouveau les candidats turcs à l’exil me font une haie d’honneur m’appelant «El Italiano», ou quelque chose d’approchant et m’offrant la primeur du premier tampon turc. Retour à l’enregistrement des documents d’identification du véhicule, de l’assurance RC et je ne sais quoi encore, mais le gars dans sa boîte en aluminium saisit, retourne mes documents et saisit encore, et encore puis déclare : «X-ray, you will go x-ray ! ». J’avais déjà vu dans la presse des images aux rayons X de conteneurs, permettant la découverte de passagers clandestins, mais je doutais en trouver un caché sous un coussin ou derrière un rideau. Seulement, quand un douanier cherche, il trouve forcément quelque chose qu’il ne comprend pas. Intrigué par le réservoir diesel du plan de cuisson, il voulut vérifier le produit. Puis, c’est l’espace entre la tôle de toit et la garniture en bois du plafond qu’il voulu inspecter. Je sortis donc mon outillage, démontais la plaque de contre-plaqué pour lui montrer l’isolation, la laine de verre «Glas-wool, isolation, qu’est-ce que tu crois !». Le temps que je remonte le tout, le voilà de retour avec un document signé, un protocole écrit de son inspection, en turc bien évidemment, qu’il me fit signer, puis me rendit mon passeport «Finish, you can go». Je repris le volant cherchant à sortir de ce labyrinthe de camions, de pistes défoncées et de barrières abaissées. «You can go ?», tu parles ! Le préposé de la barrière avait les yeux et la voix qui sentaient plus la prison que la liberté. Avec véhémence il me fit faire demi-tour vers un je ne sais ni où ni pourquoi , mais mon ange veillait. A un croisement qui me menait obstinément vers l’est, vers l’Iran où je ne voulais pas retourner, je croisais le pote à Nassir, tout sourire. Lui aussi sortait de l’inspection aux rayons X et l’air interrogateur me demanda «Passeport ?». «Oui, je l’ai» et je le lui montrais. Je n’ai évidemment rien compris, mais il me fit le suivre et m’entraîna vers le bureau d’enregistrement des données, où le préposé me reprit mon passeport et reprit sa saisie interminable. Ensuite, il écrivit sur une petite fiche qu’il me remit avec mes documents et d’un geste aimable que je compris comme «Foutez-moi le camp» me remit en route. A la barrière, il devait s’avérer que le message papier signifiait «Sésame, ouvre-toi» et, comme le veut la légende d’Ali Baba la porte s’ouvrit.

Vous les cons âgés, les cons usagés, les vieux cons qui, confessez-le, prenez les p’tits bleus pour des cons, méditez l’impartial message d’un qui balance entre deux âges, le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con !

Rideau, fin du spectacle, applaudissements, pas de rappel svp !