La route – Turquie – Cap sur la Cappadoce
La route – Turquie – Cap sur la Cappadoce

La route – Turquie – Cap sur la Cappadoce

En quittant Istanbul, j’ai choisi de longer la côte de la Mer Noire, en évitant soigneusement d’emprunter l’un des trois ponts qui franchissent le Bosphore, histoire de me donner un avant goût d’embarquement. Même si cette traversée ne dure qu’une quinzaine de minutes, ça prenait déjà un petit côté inhabituel, exotique, excitant.

Passé sur la rive est, je laissais le GPS me guider dans la complexe banlieue stambouliote, puis à travers l’entrelac des routes jusqu’au front de mer. J’avais visé Ṣile, une petite ville côtière, son minaret, son camping, sa plage. En fait de camping, c’était plutôt un vaste espace libre, sans structure sinon une vieille barrière basculante et des sanitaires très rudimentaires, où se côtoyaient voitures, tentes, feux de camp et jeux d’enfants dans un joyeux méli-mélo chaotique. Je devais être le seul étranger à avoir abouti là depuis la chevauchée d’Alexandre le Grand. Ça sentait le gras de kebab et moi je me sentais un peu comme un chien dans un jeu de quilles. J’ai donc évité de traverser cette faune étrange, de me risquer à demi nu entre ces groupes de dames en robe ample, un fichu noir bien serré sur la tête, qui veillaient sur leurs marmailles ou, pour les plus hardies, qui prenaient un bain de pieds ou de siège.

La route de la côte longe le bord de mer et sa large plage, sur près de deux cents kilomètres, régulière, monotone, juste marquée de quelques petites villes et villages sans attrait particulier. Après cette longue ligne plate, au détour de Bartin, le décor change complètement. La plage disparaît pour faire place à une haute falaise qui plonge dans la mer, comme les rochers de Mémises plongent dans le Léman. La route se rétrécit sinue dans le relief, montant tantôt pour contourner un obstacle avant de replonger plus loin en une multitude de petits virages serrés et pentus. L’œil n’a alors guère le temps d’apprécier le paysage environnant, la belle forêt de pins, de hêtres, de chênes, de figuiers et la végétation basse de fougères et les hautes ronces qui couvrent complètement l’espace. C’est superbe, mais ça s’aperçoit du coin de l’œil, sous peine de se planter dans le caniveau profond, ou, dans le pire des cas, d’aller tenir compagnie aux naufragés de la mer noire.

Je m’étais fixé trois endroits que je pouvais relever aisément sur la carte : Eregli (Baba Burnu), Ilasbey (Kerempe Burnu) et Sinop (Ince Burnu), car une petite icône me laissait penser qu’un phare y était implanté (Burnu?) et quand mon esprit visualise, c’est toujours l’image du phare de la Jument en Bretagne, ancré sur son rocher en pleine mer et enlacé de vagues gigantesques, qui m’assaille immédiatement. Je m’imaginais donc voir apparaître au loin une construction audacieuse, accrochée à la falaise, ou se dressant fièrement en bout de jetée, que je m’en irais découvrir après une longue marche éreintante sous le soleil, sous le soleil, exactement. C’était tout au bord de la mer, Depuis j’ai oublié laquelle, Sous le soleil exactement, Pas à côté, pas n’importe où, Sous le soleil, sous le soleil, Exactement, juste en dessous. Mais là, je m’égare, BB, la mer, je nostalgise. Et ben non ! Rien, je n’ai rien vu, rien de rien. Sinon les dessins sur la carte, rien du tout. A Eregli, j’ai même fait demi-tour pour pouvoir mieux observer la pente autour du lieu, rien. En tout cas, pas de tour, de construction visible à même de satisfaire mon désir irraisonné. Et à Ilasbey et à Sinop, itou, rien d’itou, circulez y a rien à voir. Ce ne devait pas être mon jour, car à une étude détaillée ultérieure (hélas, ultérieure) via Google, ces phares se révèlent, et pas si négligeables que ça. Et je ne peux même pas accuser le soleil, c’était couvert, même pas l’abus d’alcool, y en a pas ici. Faudrait peut-être que j’envisage de prendre des cours chez Roald Admunsen, ou Mike Horn.

A l’approche des agglomérations, le premier élément que j’aperçois c’est toujours le minaret. Parfois il n’y a que sa pointe, agressive comme un missile, qui surgit derrière le relief alors que les premiers signes de vie du lieu me sont encore dissimulés. Parfois aussi, c’est l’appel du muezzin qui retentit. Ses vocalises, ses vibratos me sortent brutalement de ma léthargie, pour me plonger dans sa liturgie (Salât). Cinq fois par jour soit à l’aube (Fahr), aujourd’hui à Konya 04:23, au milieu de la journée lorsque le soleil est au zénith (Dohr), 12:55, au milieu de l’après-midi (‘Asr), 16:43, au coucher du soleil (Maghrîb), 19:53 et au crépuscule (‘Ishâ’), 21:20.

Selon une information officielle glanée à Sultan Ahmed, le texte de l’appel serait comme suit :

Dieu est le plus grand,
Dieu est le plus grand,
Dieu est le plus grand,
Dieu est le plus grand,
Je témoigne qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu,
Je témoigne qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu,
Je témoigne que Muhammad est son Prophète,
Je témoigne que Muhammad est son Prophète,
Venez à la prière,
Venez à la prière,
Venez au succès,
Venez au succès,
Dieu est le plus grand,
Dieu est le plus grand,
Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu.

Après un bref saut à Ankara, où j’ai dormi dans la rue à moins de deux cents mètres de l’ambassade suisse, mais pas dans la rue dans la rue, non, je ne suis pas encore démuni à ce point ; non, dans la rue dans mon bus. Dans une petite rue perpendiculaire à Ataturk Bulvari, avec un petit café de l’autre côté, cay, kahve et wifi à disposition, trop bien, et plutôt calme la nuit. J’ai récupéré une carte eSim que l’on m’a envoyée et donc, si ça fonctionne, je pourrais me passer de la course à la carte téléphonique à l’entrée de chaque nouveau pays. Ce serait universel, il n’y aurait qu’à trouver un wifi pour télécharger le nouveau package local à des coûts cinquante fois plus faibles que l’itinérance helvétique, ça mérite d’être tenté.

Pour rejoindre la Cappadoce, j’ai encore fait un bref passage par Konya, une petite ville très traditionnelle de Turquie centrale, trois cent kilomètres au sud d’Ankara. J’ai dit petite ? Il y a un peu plus de deux millions d’habitants aujourd’hui. La ville était vieillotte,il y a vingt-cinq ans, les constructions petites à moyennes et de facture ancienne. Là, à l’image d’Istanbul, tout est récent. Les lignées de bâtiments sont plutôt plaisantes, les espaces autour larges, les avenues monstrueuses, les zones industrielles infinies. Je n’ai rien reconnu. J’ai vainement cherché la tour verte caractéristique, le dôme vert du mausolée de Rumi, invisible. J’ai tourné, regardé par d’autres angles, je ne reconnaissais rien, tout était neuf ou restauré, les esplanades vastes, magnifiquement dallées, avec un monde fou qui allait et venait. Mais qui a bien pu voler la tour verte de Konya ? En ville, pour m’orienter, j’ai besoin d’un point visible, comme un amer en navigation, et sans la tour verte, je perdais mon unique repère. J’ai fini par comprendre, la tour est là, sous mes yeux naïfs, mais dissimulée derrière des bâches de protection. Il y a bien un chapeau en tôle verte, mais très peu ressemblant, et moi je n’avais pas compris cette supercherie.

Je suis maintenant à Sultanhani, sur la route de la Cappadoce, à côté du caravansérail. Celui-là, on ne va pas me le dissimuler longtemps.