Après un petit intermède en Suisse, pour satisfaire aux exigences des autorités indiennes qui imposent que l’établissement de visas d’entrée par la route soit effectué dans le pays de domicile du demandeur, je pouvais reprendre mon errance. Au cours de cette brève période, j’ai également acquis le visa pour l’Iran, qui est une des clés de mon périple vers l’Inde. Actuellement, il ne me manque que celui du Pakistan, empêché par d’obscures raisons informatiques. Aussi, je vais essayer de sortir d’Iran à Bandar Abbas en empruntant un ferry régulier et de trouver à Abu Dhabi un ferry pour l’Inde. Ça ressemble étrangement à notre changement d’itinéraire de 1982 qui nous fit embarquer en Jordanie pour rejoindre le Pakistan. Accessoirement, je projette de profiter de ce positionnement pour faire une boucle à Oman et mesurer les aptitudes 4×4 du Ducato dans un environnement un peu plus excitant que les routes asphaltées. L’incertitude demeure cependant, un grain de sable et ce fragile montage géomécanique se grippe. Du sable s’il y en a un peu sur les plages méditeranéenne, à coup sûr il y en un gros paquet dans les dunes de la péninsule arabique, alors restons circonspect.
Maintenant, je me dois de rendre à Athéna et Zeus ce qui leur appartient. Dès que j’eus quitté la région limitrophe d’Athènes, je retrouvais des environnements propres, exempts de détritus. Les paysages, qu’ils soient cultivés, sylvicoles ou marins me renvoyaient dès lors tous leurs attraits, leurs senteurs et leur présence forte. D’ailleurs, je cherche encore à identifier cette plante sauvage, dont je n’ai que senti l’odeur, principalement dans des environnements marins, et qui exhale comme une senteur de haschich fumé. Pas aussi agressivement qu’aux abords du camping de Paléo, non, beaucoup plus subtile. Des effluves délicates, changeantes, puissantes et douces à la fois, enivrantes, entêtantes et évanescentes. Un coup de vent, un camion qui passe et hop, c’est loin ! Juste une merveille.
En cherchant à éviter l’usage des autoroutes, qui focalise toute l’attention sur la conduite et stresse par la rapidité du trafic et la lumière diffractée, je luttais contre la manie du GPS à me rabattre sur les grands axes. Je me forçais donc à d’étranges détours sur des routes parallèles, par des pistes aussi, ou grimpant sur une colline pour en redescendre juste derrière, alors que la voie directe traverse une tranchée ou une galerie juste à côté. Parfois aussi, sortant de l’autoroute où le GPS m’avait traîtreusement mené, je faisais maints détours et de vains efforts pour me retrouver juste là d’où je m’étais précédemment évadé. Et m…. ! Plus loin enfin, à l’approche de Volos, une région magnifique, doucement ondulée, verte et souriante, je remarquais un hélicoptère venant de la mer portant un gros sac, puis un deuxième et encore un autre et, venant de derrière la colline, trois autres qui eux allaient en sens inverse vers la mer. Et ça fumait noir là-bas derrière, ça dégageait une odeur âcre et tout était pelé, brûlé, désolé. Cette vision engendrait une tristesse profonde et un fort sentiment d’impuissance, alors que des ouvriers travaillaient sans relâche à dégager des accès, à arracher des souches, à évacuer des poteaux des lignes électriques détruites.
A Kipi, dernier village avant la frontière, je stoppais quelques instants pour faire le plein et observer les cigogne perchées, l’une sur un réverbère, une autre sur une cheminée, mais la plupart sur des nids aménagés sur les poteaux électriques de la rue. Il y avait quelque chose de comique à les voir se tourner maladroitement sur ce petit espace encombré par elles-mêmes, leurs ailes cherchant à se déployer, mais sans trouver suffisamment ou de place, ou d’énergie, ou encore d’audace. Ensuite, après quelques minutes d’une conduite normalement fluide, je rejoignais une colonne, à six cents mètres de la douane, pare-chocs contre pare-chocs. Là commençait un long pensum, entrecoupé de sauts de puce de dix ou vingt mètres, sous un soleil de plomb. Au milieu de ce tohu bohu quelques chauffeurs se sont regroupés à l’ombre d’un camion. Autour du capot de coffre relevé, dans lequel est leur cuisine, ils popotent et papotent, indifférents à l’agitation alentour. Quatre heures de queue pour trois fois vingt secondes de formalités douanières.
S’il est une erreur à ne pas commettre lorsque l’on voyage dans l’inconnu, c’est bien de tarder à chercher un emplacement pour la nuit. Retardé par cette longue attente à la douane, je choisissais de rejoindre directement la côte où les campings seraient à foison et m’offriraient le confort d’une douche et la quiétude d’un emplacement organisé. Le seul camping que je vis en coup de vent dans la circulation intense m’apparut difficilement accessible, je passais donc. Le second se limita au panneau, qui me fit tourner dans le quartier sans pouvoir localiser l’emplacement. J’aperçus enfin un troisième panneau qui situait le camping à quinze kilomètres, puis plus rien, malgré les intersections, la circulation d’enfer et la distance à courir, juste rien. Penaud, j’entrais donc dans la banlieue dense d’Istambul au crépuscule. Je tournais dans des échangeurs gigantesques et complexes recherchant dans ma mémoire le nom des quartiers ou des banlieues que pourrait reconnaître le GPS, mais rien, que le vide, ou plutôt le mezzé turc. Je me sortis de justesse des chicanes circulatoires d’un hôpital, suivant le sens obligatoire et priant tous les saints orthodoxes et chrétiens de ne pas m’entraîner sous un passage à hauteur limitée, quand apparut, d’où une pieuse reconnaissance à la Providence, un petit parking partiellement libre, qui jouxtait un espace vert. Dong ! Il a sonné dix ! Aurait entonné le crieur à la cathédrale. J’étais ratiboisé et cette nuit-là fut une bénédiction.
Après près d’une semaine passé à arpenter les rues et les routes de Turquie, je fais le constant de la propreté et du développement intense. Si la Grèce, principalement Athènes et ses environs, m’avait choquée par l’inconscience de son environnement et le relatif délabrement des infrastructures, je fais le constat inverse ici. Je n’ai pas vu d’abandon de déchets jusqu’à maintenant, ni de trottoir effondré. Certes, il y a bien quelques rares papiers et bouteilles dans les rues fréquentées, mais aussi le personnel des boutiques et de la voirie y sont actifs et les conteneurs disponibles et bien ordonnés. C’est très animés, incroyablement même, mais c’est propre. Quand au développement, des bâtiments, des infrastructures routières et commerciales, du parc automobile, c’est au niveau de l’Europe centrale. Istambul doit être neuve à soixante pourcents. Partout des lotissements sont neufs, des grands immeubles aux lignes modernes ont été érigés, qui eux-mêmes sont dominés par de très grandes tours cristallines audacieuses. Et pour les Helvètes, la présence de la Migros qui existait déjà en 1982 à Istambul avec quelques petits magasins, nous donne une idée du développement accompli. Il y a de petits MigrosJet un peu partout, des 5M qui sont des grandes surfaces multi-enseignes, et au centre d’Istambul un MegaM, multi-niveaux, multi-enseignes, multi-tout, à faire rougir de plaisir Gottlieb Duttweiler. Je me suis fait la réflexion que ce développement impressionnant devait amener la Turquie au niveau européen.
Toucher Istanbul, c’est toucher l’Asie. Dans Istanbul l’ancienne, dans ses rues et ruelles étroites la vie palpite et sent la cardamome, l’agneau des kebabs et le fer brûlé de la forge. Au Grand bazar, les loukoums, côtoient les Rolex et les tapis. J’adore ces ambiances et ces moments où tout se découvre et tout semble possible, où l’épreuve devient un souvenir fort. En croisant de nuit et dans tous les sens ces quelques quartiers d’Istambul, un petit témoin orange a illuminé ma nuit sombre et mon tableau de bord. Aléatoire et bien présent, un simple problème de freins, mais ça freinait encore normalement. J’ai donc occupé ma première journée stambuliote (oui, ça chauffait fort) à localiser un réparateur Fiat (Istambul Fiat repair workshop sur Google) et j’ai suivi consciencieusement l’itinéraire, ne me plantant qu’une seule fois. L’enseigne, visée sur un grand box, mentionnait aussi d’autres marques, mais de Fiat, rien à l’horizon, ni sur l’unique lift. Cependant, c’était à n’en pas douter le bon endroit. Quelques hélements plus loin, le gars d’un box voisin se pointe, me fait manœuvrer devant son atelier et attaque le démontage. Une heure plus tard, mes plaquettes sont changées et le message d’alerte disparu. J’adore ça. Bon, il faut passer à la caisse, mais j’en redemanderais presque, six cents lires turques, pour son travail, soit vingt francs. Pour huitante francs total j’ai eu en plus un jeu de réserve pour la suite, qui dit mieux ?