Après avoir tourné un peu en rond autour d’Athènes, je mis le cap à l’ouest pour rejoindre le Peloponnèse, avec un premier arrêt au canal de Corinthe. Vu d’en-haut, c’est une impressionnante tranchée de près de sept kilomètres, mais apprécier cette infrastructure de vingt-cinq mètres de large depuis le pont routier à une vitesse ordinaire, en deux secondes environ, tout en gardant sa concentration sur le trafic dense, me semblait quand quand même un peu court. Bien sûr, on avait fait ensuite un bref stop sur le parking juste après le pont et étions revenus sur nos pas, mais en fait, on avait apparemment déjà tout vu et, en comparaison avec le viaduc de Chillon et son parking qui domine le château et le lac, franchement, il n’y avait plus grand-chose à découvrir. Cependant mes pérégrinations multiples entre Athènes et le Peloponnèse m’amenèrent plusieurs fois à traverser ce canal, j’ai trouvé plus intéressant de l’aborder depuis le bas, par le pont immergeable de Isthmia. La route est peu fréquentée, par le fait de l’abaissement irrégulier du pont qui est noyé lorsqu’un bateau se présente à la traversée. Et en effet, le feu était rouge et le pont disparu lorsque j’arrivais au passage. La terrasse du bistrot d’à côté présente l’avantage d’un ombrage bienvenu et de rafraîchissements à profusion, agrémentant l’attente du passage des navires. La présence de bateaux dans le canal est identifiable, en plus de l’abaissement du pont, par le va-et-vient d’un officiant, jumelles en main, qui selon toute vraisemblance scrute le canal et détermine l’approche.
Et c’est d’un petit cargo bleu, tracté par un remorqueur qui s’est présenté peu après. Les navires dont le gabarit correspond au profil du canal, s’économisent un détour de quatre cents kilomètres. Cependant, les formats des navires actuels sont beaucoup plus grands que ceux du siècle dernier. La construction du canal a débuté en 1882, aussi, c’est principalement les bateaux de tourisme et de loisir qui l’empruntent. On y compte plus quand même plus de dix mille traversées par an aujourd’hui.
Le Peloponnèse est une sorte de main à quatre doigts, dont le pouce serait la région d’Epidaure et l’index se terminerait par le cap Malea. Passé Corinthe, la route continentale est une départementale irrégulière, parfois large et rectiligne, parfois étroite et sinueuse, au revêtement souvent usé, croisant des voies de chemins de fer désaffectées, fortement déformées ou mal comblées, qui serpente d’agglomération en agglomération à travers une campagne vallonnée. Au sud de Nauplie, la route de la corniche est simplement magnifique, suivant le profil du relief, s’enfonçant dans les gorges pour mieux ressortir sur les dorsales, dominant la mer du haut, invitant à rejoindre les criques pour y plonger nu et y rejoindre les sirènes. Les villages sont rares, lovés au fond des criques. Ce sont justes quelques rangées de petites maisons alignées sur le front de mer, les pieds sur la grève. Les douces plages de sable fin alternent avec celles de galets ou seules les rangées de parasols, soigneusement alignés, signalent une activité et la présence probable d’un bar avec son offre de grillades de poissons, de viandes rouges et des boissons rafraîchissantes.
Deux objectifs m’attiraient au Cap Malea, atteignables tous deux depuis la petite ville balnéaire de Neapoli. Le premier est un tout petit monastère, Moni Agias Irinis, situé sur la partie sud du cap à quelques centaines de mètres du cap absolu. Je l’avais identifié sur GoogleMap un peu par hasard, en recherchant un cheminement, possiblement carrossable en bord de mer. On le rejoint, tout d’abord en quittant Neapoli par l’arrière du village, en grimpant sur le flanc de la crête par une route raide et sinueuse, et en replongeant plus loin à l’est sur le hameau Agios Nikolaos. Une piste caillouteuse, un rien tortueuse et facile, longe ensuite le bord de mer sur quatre kilomètres et abouti sur un espace suffisamment dégagé pour permettre un parcage et une manœuvre de retournement facile. Trop facile presque. Le sentier part de là, une heure de marche dans la caillasse, les buissons, les épineux, la sauge, la bruyère en fleur. Marcher, marcher.. Marcher au bord de l’abîme, voir la mer s’étaler en contrebas et oublier tout, ce que je suis, ce que je fais là. Etre, respirer, sentir., vivre l’instant.
Le sentier monte un peu, replonge au niveau de la mer, franchit un encaissement rocheux, puis remonte pour franchir un escarpement. A aucun moment ce n’est difficile, mais le faux pas, la moindre glissade dans le gravier ou sur une dalle sont interdites, tant le flanc est raide et n’offre aucun élément d’arrêt avant les rochers en contrebas où se brisent les vagues. Le lieu est saint, réputé pour les miracles des ermites fondateurs, ainsi j’atteins aisément la porte du lieu, une porte de bois, posée contre la roche au milieu de nul part.
Derrière, le sentier continue, le monastère, encore masqué par une ligne rocheuse, est un peu plus loin. Il est formé d’un long bâtiment bas à toit plat, adossé à la pente rocheuse, abritant les cellules. Bien que seul, je n’ai pas osé m’approcher pour essayer d’ouvrir l’une d’entre elles, à la fois persuadé que ce serait fermé, mais aussi par crainte de violer l’intimité d’un moine. Or, apparemment, le monastère n’est plus utilisé et des visiteurs mentionnent y avoir visité les cellules.
La petite église plus loin, sur la terrasse dominant la mer, blanche, dans la forme classique en croix des constructions orthodoxes, était ouverte, plus précisément la clé était dans la serrure, comme une invitation à y pénétrer pour un recueillement. Elle ne peut guère accueillir que quatre ou cinq fidèles, me remémorant la petite chapelle Verzascèse de Cabioi et ses quatre chaises. A l’extérieur, un petit escalier de quelques marches mène au clocher avec la mer en arrière plan. La vue sur la mer nous emmène dans un voyage à travers le temps des histoires et légendes des navires et équipages que la mer agitée a emporté. C’est magnifique de simplicité, de douceur et de beauté pure.
Si j’ai poussé la visite à descendre dans la petite crique rocheuse jusqu’à la crique portuaire rustique du lieu, par méconnaissance, je n’ai pas eu la curiosité de continuer le sentier sur quelques centaines de mètres seulement, pour découvrir une autre minuacule église dédiée à Agios Giorgos et la grotte de Kokkaliar où, selon les dires, se trouvait des ossements provenant d’un massacre de pirates.