La route – Guidage GPS
La route – Guidage GPS

La route – Guidage GPS

Depuis que j’ai quitté mon environnement géographique habituel, pour me positionner et me guider, je suis amené à m’appuyer régulièrement sur la technologie GPS du véhicule et du smartphone. Et comme beaucoup certainement, je fais le constat, de plus en plus terrifiant en ce qui me concerne, que si les connaissances détaillées que nous avons acquises sur nos régions favorites nous permettent de surpasser les performances des systèmes de navigation et de nous mouvoir sans entrave, dès que nous sommes dans des contrées nouvelles, nous peinons à nous passer du soutien de ces systèmes. Et ceux-ci nous guident parfois par des chemins peut-être directs mais aussi très inadaptés. Ce n’est certainement pas la machine elle-même qui est défaillante, mais les données cartographiques, incomplètes, obsolètes sur lesquelles des algorithmes obscures s’appuient, choisissant des itinéraires avec des chemins de traverses que le système identifie comme utilisables, des passages sous-terrains trop bas ou des ruelles trop étroites. Il en résulte alors des situations cocasses comme d’entendre l’instruction de tourner ou de faire demi-tour, alors même que tu roules sur une autoroute bordée de glissières. Ou nettement plus problématique, se faire guider dans un resserrement infranchissable ou dans une rue très étroite avec du parcage des côtés ne laissant que quelques centimètres de chaque côté du véhicule. Dans l’usage forcé de ces systèmes, il y a quelque chose qui tient parfois du coup de poker, sinon de la roulette russe, mais comme à tous les jeux, on gagne parfois aussi.

Venant du bord de mer, je voulais me parquer proche d’une ligne de métro pour rejoindre ensuite le centre d’Athènes et, par pure nécessité, je me décidais de me fier entièrement aux compétences du GPS. «Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?». Ce trajet fut une magnifique expérience, bien que les instructions du système demeurèrent très ordinaires. Au pilotage par contre, ce fut quelque chose, comme un grand voyage, exotique, épique en pleine brousse africaine. En moins de deux cents mètres j’avais quitté l’asphalte, pris une piste de terre rouge dans les vergers d’amandiers, de figuiers et d’oliviers. En quelques coups de volant, secoué dans les fondrières, je me retrouvais comme en plein désert du Serengeti, sur la trace des lions paressant à l’ombre des acacias parasols. L’atmosphère était telle que m’attendais à chaque seconde à voir apparaître à l’horizon la silhouette du Kilimanjaro, ou un groupe de chasseurs Massai, mais finalement rien, pas même une horde de touristes allemands en culottes de peau. Je ne vis que le soleil qui rougeoie et la piste qui poudroie ….

Et puis, au moment de quitter cette savane athénienne, je repris brutalement pied dans la sombre réalité de la condition humaine contemporaine. Je aperçus sur ma gauche quelques habitations, aussi provisoires que précaires, d’une population réfugiée vivant dans le plus total dénuement. Tentes et baraques «de fortune», voilà une bien étrange expression, faites de broc et broc, parce que de brique, aucune trace. De loin, immobiles, deux gosses et une femme me regardaient passer, inexpressifs. Quel sentiment leur aura laissé mon bref passage ? Anxiété, crainte d’une expulsion ou indifférence totale en regard d’un parcours de vie déjà incroyablement chaotique. Je n’ai pas voulu prendre de photo, ne pouvant me résoudre à leur voler leur dignité pour le plaisir futile d’exposer leurs terribles conditions d’accueil.

Alors que je fais du camping, de bords de mer en sites historiques, avec comme seul horizon une ligne lointaine, chaque jour repoussée au gré de mon humeur, eux croupissent là, en bordure de banlieue, plus tolérés à y survivre qu’invités à y demeurer, dans l’incertitude permanente d’un lendemain chamboulé. Depuis des dizaines d’années, la Grèce est aux premières loges de cette recherche d’un monde meilleur. Il y a quelques jours, un navire chavirait au large du Péloponnèse, noyant une centaine de migrants, et ce drame continue dans l’indifférence générale. Quel progrès depuis vingt ans ? Depuis que le journaliste italien Fabrizio Gatti a décrit par sa folle épopée «Bilal -Sur la route des clandestins», l’inhumaine condition subie par les migrants vers l’Europe ?

Les nations conduisent une politique aveugle qui se refuse à considérer humainement les nécessiteux dans leurs besoins les plus essentiels, qui décrètent même contre les lois d’assistance en mer pour limiter l’arrivée de migrants sur leurs territoires. C’est clair qu’à la nage, on arrive moins vite dans les ports européens.