Depuis notre départ de Brione au Tessin, il y a déjà 17 jours, il pleut. Il pleut un peu, il pleut abondamment, il pleut encore. J’ai eu une première inquiétude à Milan, suite à une violente et abondante averse, de l’eau s’infiltrait dans le bus au niveau du lanterneau arrière. Une fuite au joint du toit aurait constitué un vrai soucis. Cependant, contre toute attente et malgré les pluies fréquentes, ça s’est résorbé tout seul, comme par miracle … Le problème résiduel c’est «les pluies fréquentes».
En ville, on faisait des sauts, du bus au café, du café à travers un peu de mouillon, hop dans un musée, une gelateria, sous quelques gouttes dans un trajet vers une trattoria, on gérait un problème plus plaisant que réellement handicapant. Cependant, depuis notre départ de Venise, on prend conscience d’une période d’intempéries plus durable. Les petites villes pittoresques sont peu fréquentées, les pavés plus glissants, les terrasses plus fraîches et les plages désertées. Notre passage à Poreç fut écourté, celui à Rovnji raccourci, à Riejka, faute de parking adapté, on ne s’est même pas arrêté. Consolation, l’auberge isolée 20 km plus loin servait le cevapcipci que Raymonde semblait attendre depuis des décennies.
Plutôt que de faire le bord de mer, on a pris par les hauts, un peu comme si pour aller de Genève à Yverdon, on passait par le Jura. L’ambiance est comparable, les forêts de feuillus et d’épicéas sont denses. Peu de villages occupent les larges plateaux herbeux parcourus d’une route étroite et sinueuse, sans circulation. C’est juste vert et mouillé, et il pleut. La végétation apprécie, l’herbe est belle, haute, abondante, éclatante et fleurie. C’est un plaisir juste pour les yeux, parce qu’il est inutile de penser s’y balader. Il n’y a pas de chemin visible et tout est détrempé, gorgé d’eau, inondé. D’abord on s’est réjouit de cette vision d’équilibre naturel. Puis on s’est étonné de la hauteur de l’eau sur les berges, des larges mares dans les champs cultivés, avant de remarquer le faible espace résiduel sous les ponts, les sacs de sables devant les portes et de traverser la longue flaque profonde sur la route. Ce soir, il pleut toujours et les grenouilles croassent de bonheur.
Un de nos pôles d’intérêt était de visiter le parc de Plitvice, réputé pour ses lacs se déversant les uns dans les autres par des chutes de plusieurs dizaines de mètres, dans un enchaînement rapide sur 200m de dénivelé. Presque un comble, il y a trop d’eau, les pontons sont partiellement sous l’eau, d’autres sont traversés d’un courant violent. Il reste cependant quelques points de vue sur la gorge et quelques courts parcours restent encore accessibles. Avec cette masse d’eau, c’est incroyablement beau. En haut de la chute principale, le premier lieu que nous approchons, ce n’est encore qu’une petite rivière en furie, qui bouillonne à travers le bosquet et quelques hautes herbes couchées, avant de s’engouffrer sous un petit pont de bois. Après un long détour par la route, tous les sentiers environnant ayant été fermés, on découvre la chute. Plus de 30 mètres de hauteur avec ce volume exceptionnel d’eau qui déborde sur ses flancs, un peu comme cinq Pisse-Vache côte-à-côte.
Il pleut par intermittence et les intempéries ne devraient pas cesser avant plusieurs jours. En mettant le cap sur Split, on espère profiter des éclaircies possibles et, effectivement, quelques dizaines de kilomètres plus loin, alors que l’on plonge vers la mer, le soleil apparaît et réchauffe progressivement l’atmosphère. Le décor a changé, la forêt et les pâturages ont fait place à une nature plus rocheuse, une garrigue parsemée de buissons denses, de figuiers sauvages, de petits chênes rabougris. La route est moins tortueuse, les vallonnements plus doux et les vallées plus larges, quand on aperçoit au loin à notre gauche une ligne blanche épaisse sur la rivière. On s’engage alors sur une route étroite qui mène d’abord à une retenue artificielle et plus loin à un petit terrain de camping, au bord de la rivière. La chute que nous avions aperçue est là à nos pieds, juste au bord de la terrasse. C’est une masse énorme, tumultueuse, puissante, bruyante, écumante qui s’étale sur une bonne centaine de mètres et s’effondre avec fracas quatre à cinq mètres plus bas, dans un bouillonnement infernal. En moins haut, ça nous fait curieusement penser aux chutes du Rhin. Hier encore, elle noyait la petite terrasse du bistrot et le terrain du camping était sous 20 cm d’eau. Les images vues récemment à la TV sur les inondations en Italie nous reviennent à l’esprit, mais, serein, le tenancier nous rassure, la rivière est à la baisse et le lendemain devrait être ensoleillé. Plus tard, on devait découvrir que l’endroit est réputé pour sa large rivière calme, sa chute douce et bucolique de laquelle on plonge volontiers vers les vasques calmes au-dessous. Le coin s’appelle Berberov buk.
Les petites villes du bord de mer se ressemblent un peu, des terrasses face à la mer, des maisons de pierres blanches, des ruelles étroites, des pavés lisses et glissants. Les boutiques de souvenirs côtoient les restaurants et les glaciers. C’est animé, il y a du monde mais sans excès, la plupart des touristes semble avoir du temps, et comme nous ils ont le cheveux gris. On y flâne un peu, selon l’heure on y boit un cappuccino ou un verre de Prosecco et on va voir plus loin. Split est plus grande, sa jetée fréquentée, sa vieille ville animée, sa plage est confortable et la mer est calme.
Bien que j’apprécie l’eau, je nage à peine mieux qu’un fer à repasser, aussi, après quelques brasses à distance raisonnable du bord, j’ai tendance à me sentir un peu à l’étroit, comme Némo dans un bocal. L’océan est un peu plus vaste mais au bout, tombe-t-il vraiment dans le néant ? Le loueur de paddle me recommande de laisser mes lunettes à terre, ce que mon idée de l’esthétisme et mon soucis de ma fragilité optique écartent complètement. Il hausse les épaules alors que je me dis que de toute façon ça flotte. Après quelques ronds proches de la rive, je prends de l’assurance et m’éloigne dans la baie, m’approche des voiliers au mouillage, reviens vers le bord, repars, prolonge ma petite balade en remontant contre la légère brise. Dérivant un peu, je m’approche à presque le toucher d’un bateau, je tends la main, me penche un peu, pour me repousser. A ce moment précis de la manœuvre j’ai exactement la position du cycliste sur piste lancé dans le virage, mais sans la dynamique, ni les appuis. Le rêve d’Icare et des frères Wright me traverse mais sans se concrétiser, quand survient alors la physique de la pomme. Alors que la planche glisse sur ma gauche, je comprends que mon corps subit une soudaine attirance vers le centre de la terre et que déjà Newton passe le relai à Archimède, plouf. Tout corps plongé dans l’eau ressort mouillé, cqfd. Et non, mes lunettes ne flottent pas ! Ce, …, c’étaient pourtant de bonnes lunettes et c’est vraiment trop con de perdre des bonnes lunettes. Et en plus, ce sont des lunettes de montagne, et dans la mer, je risque de ce fait une catastrophe écologique. Il me fallut alors toute mon expérience de la haute mer (je détiens quand même un permis hauturier) et mes connaissances de plongée, composées d’une compilation de la pratique de la vaisselle combinée à une admiration sans borne pour les expériences marines d’Auguste et de Jacques Piccard, pour les récupérer par deux mètres de fond. Lapalice l’aurait confirmé «comme un poisson dans son bocal».
Ces émotions digérées, on reprend la route pour Mostar où le magnifique vieux pont, détruit le 9 novembre 1993 par les Croates et Bosno-Croates dans leur lutte fratricide, a été reconstruit à l’identique. Enfin, presque. Financé par l’Unesco, la reconstruction devait être réalisée par une main d’œuvre locale pour marquer symboliquement le rapprochement des peuples après le conflit, mais se sera finalement les Turcs qui se verront confier le travail en 2001, allez comprendre. Le nouveau vieux pont a été inauguré en 2004.
Sur la route de Mostar vers Dubrovnik se trouve la réserve naturelle d’Hutovo Blato, enserrée entre de larges collines boisées et parcourue de quelques routes étroites reliant les rares villages agricoles qui exploitent des champs gigantesques, bordées de canaux, de marais et de lacs. Ici, les quelques panneaux de mise en garde pour la faune mentionnent le sanglier. Les intempéries de ces derniers jours ont ajouté un mètre d’eau aux marais et noyé quelques cultures. Là aussi, les chemins ne sont pas praticables et nos tentatives de contournement resteront infructueuses. On se réjouira donc des quelques oiseaux, rares pour nous, que nous avons aperçus: hérons pourprés, vanneaux huppés, pie-grièches écorcheurs, aigrettes garzette, chardonnerets élégants, corneilles mantelées.
Plus tard, enchâssée dans ses hauts murs, la vielle ville de Dubrovnik nous a laissé l’impression d’une petite Venise, agitée, empressée, parcourue d’un flot continu de touristes. Nous n’avons pas retrouvé notre plaisir neuf des années huitante quand nous découvrions avec émerveillement cette ville close, ses petites ruelles adjacentes désertes, les pots de géranium et de plantes odorantes ornant les nombreux escaliers. Notre esprit avait-il embellit la réalité, gommé les imperfections, le temps passé avait-il altéré nos souvenirs ? Le temps a passé, le pays a connu des bouleversements fondamentaux et une transformation politique et économique complète. Le petit Red Museum, établi dans une fabrique désaffectée rappelle les nombreux changements du siècle dernier, du royaume à la démocratie en passant par la dictature et le communisme. Un communisme qui, selon Marx, devait supprimer les classes pour permettre l’épanouissement prolétaire vers un paradis socialiste. Évidemment, un siècle d’histoire conté en trois mots, est incontestablement un raccourcis iconoclaste. Pour nous qui n’avions que quelques bribes de souvenirs de tensions aux douanes, la lecture des panneaux narrant les développements sociaux survenus et la vue des quelques produits exposés nous ont reflété la période de grande liberté et d’insouciance de notre propre existence.